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Une nouvelle
L’idée que les choses puissent être injustes.
Exemple : le boulot.
Puis derrière le chômage. Et ensuite les premières tentatives de tortures sur animaux. Les poulets. Un peu des grenouilles lorsque la nuit je parviens à me concentrer assez pour en choper une.
Avec mes xanax, je bois de l’alcool. Le xanax efface bien l’angoisse, le stress, l’anxiété. Et l’alcool permet la démence. Le dégagement d’une violence telle, que même ta propre mère souhaite ta mort.
Ca a commencé surtout après la seconde guerre mondiale. Au fur et à mesure que chaque pan de notre existence occidentale était concédée à la sacro-sainte entreprise, chaque individu s’est transformé puis divisé en deux, selon qu’il était en-dedans le monde (de l’entreprise), et en-dehors (de l’entreprise puis du monde entier). Certains ont du admettre, dès la naissance, qu’ils seraient à jamais à l’extérieur du monde (sans que, pour autant, le monde - de l’entreprise - ne cesse de lui rappeler qu’il peut s’intégrer quand il veut, s’il le veut, et seulement s’il le veut vraiment).
Bon ça, ce sont les enfants d’ouvriers du Nord, par exemple, qui n’ont fait que regarder papa picoler ses assedics et maman grossir aux chocolats, de noël, de pâques, de la promo Auchan sur les friandises, etc. Ce sont aussi les immigrés, ou enfants d’immigrés, ou petits-enfants d’immigrés... Puis enfin, il y a des erreurs. Genre le mec qui vivait confort et qui a pété un câble à 14 ans sans plus jamais pouvoir s’en dépétrer.
Certains autres, sont garantis purs porcs que, même s’ils ne sont ni des génies, ni des grands stratèges, ils pourront vraiment compter sur les pontes de l’économie et du monde moderne : le papa-pdg (rappelons, que maman-pdg, ça arrive, mais ça ne sera pas mieux, sauf pour son fiston ou pour sa fistonne). Dans ce monde mouvant, turbulent, exigeant en flexibilité, en productivité et en guerres préventives, ces enfants-là connaitront une tranquillité matérielle telle qu’ils en déprimeront (si si, je l’ai vu dans les émissions de fils à papa Delarue qui fait sa pleureuse avec tout ce qui bouge).
Enfin, il y a un groupe intermédiaire. La dite classe moyenne.
Ou aussi classe ouvrière spécialisée, ou je ne sais qui encore (si j’en ai oublié dans la salle, qu’ils ne s’en offusquent pas, je suis pas dans un état super lucide). Le groupe danger, je l’appelle. Parce que là, t’es pas garanti. Tu échoueras complètement, à moitié, un petit peu, ou pas du tout. Mais avec l’idée que, tout de même, si t’en as pas mangé tous les jours, de la merde, tu finiras bien par t’en sortir... D’autant que dans la boite à images de propagande d’entreprise qu’est la télé -autant publique que privée - on a de cesse de te répéter :
Alors maintenant, moi je bousille des poulets, avec leurs têtes toutes gentilles. Mais justement, si je le fais, c’est parce que, de ma vie de l’en-dedans, dans l’entreprise, il y a un ou deux mecs un peu qui en voulaient, qui m’ont fait la peau pour se partager le gâteau de mon salaire et de mes compétences. Ce genre de mecs qui aiment aller aux putes et qui prônent la libération des femmes.
Mais maintenant je m’en fous. Mais le fait d’être maintenant considéré comme mort socialement, je n’ose plus dire ce que je fais dans la vie à mes amis, qui, eux, pour l’essentiel, ont un boulot. Je sais qu’ils ne m’en voudraient pas. Je les connais. Je sais qu’ils me diraient "mais non arrête, c’est bon, te prends pas la tête pour ça. Tu retrouveras un boulot."
Seulement voilà, je pense qu’en zigouillant des poulets et des grenouilles, je ne suis plus un mec suffisamment net pour entrer dans le monde.
Je prends deux xanax (le docteur m’a dit de n’en prendre qu’un par un, mais je le trouve un peu minoré ce docteur-là) et je les avale avec une rasade de whisky. Puis j’attends que ça vienne, en buvant d’autres whisky, si bien qu’à 8h00 du mat’, je me sens prêt à rendre service au monde de l’entreprise qui m’entoure : tuer d’la poule, bousiller d’la grenouille, égorger du chat domestique et écarteler des p’tits chiens poilus qui sentent souvent de la bouche.
Il m’est désormais impossible de comprendre exactement les mouvements humains qui m’entourent.
Ainsi, vers 8h15, je descends à la station RER et je me poste à côté d’un photomaton en panne (ouais, c’est moi "les mecs bizarres" qui restent campés sur ton chemin à rien foutre avec les yeux fixes et ça te fait peur à chaque fois), et je regarde les gens avec des mallettes et des habits corrects courir vers le transport en commun de leur journée active.
Et je me dis, que si en définitive, ils avaient des têtes de poulets ou de grenouilles, sans doute n’hésiterais-je plus à leur faire payer mon abus salvateur d’alcool et de médicaments.

