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La mort dans Marcelle. Ma mère
par Andy Verol

Catégorie free littérature
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(JPEG) Fait chaud. L’âme parfaite. Il fait si chaud que je n’y peux rien, je me sens mal, abîmé. La fiente. L’écho est désagréable. Pas de ciel bleu. Le soleil n’est plus qu’une chaleur de merde emmagasinée. Ma peau est un peu gélatineuse et les souvenirs de ma vie antérieure me font regretter, parfois, ce que j’ai fait.

"T’es une salope hein ?! T’aimes ça hein ?! T’en es une hein ?"

C’est très sourd. Couvert. Je l’exprime clairement mais je l’entends mal. C’est un brouillard sonore emprisonné dans un séisme mou... Un séisme ratatineur. Hum ! Ho ! Ho ! Les vibrations. Et mon corps qui se disloque, se laisse bouffer, se laisse faire...

L’effet est désastreux. C’est pitoyable. La lumière est pénombre, ce n’est pas vraiment de la lumière, c’est une diffusion sensuelle qui réchauffe mes pupilles étranges. Les mouvements sont de l’eau/mouvement, un tangage léger, un jus sensationnel.

Il n’y a pas d’odeurs. Il n’y a pas de beauté.

L’étouffement, le souvenir de l’air. Le vent. Sur les souvenirs. Les plaines. La place. Le pan entier de mon passé se chie sur la minute/l’instant. Correctement.

« Tu viens manger à la maison dimanche ? »

J’en avais marre. La question était la première phase du rituel. Marre de prendre la voiture, m’emmerder à faire 150 bornes pour me bâfrer lamentablement en essayant d’improviser des conversations stériles. Un joli coq au vin, un bœuf carottes, plus sobrement des Saint-Jacques à la crème fraîche, une salade douce de poivrons rouges, de lardons et de la mâche. Manger. Boire du vin... Se siffler la bouteille avec le fromage coulant... Ma mère a toujours su choisir les camemberts de Normandie (le Label vaut la qualité à lui seul) mieux que personne. Coulant à souhait, au lait cru bien sûr, légèrement crayeux au centre et voluptueux autour... Un vin. Souvent, elle choisissait des vins rouges coriaces, des Bourgognes, bien que les Bordeaux ne soient pas exclus. On disait qu’il ne fallait pas ce type de vin pour ne pas écraser la force du goût du fromage. Je n’étais jamais d’accord avec ce principe très bourgeois... Ma mère savait cuisiner de façon simple, mais fine... Elle avait cette capacité à faire de la bouffe qui ne laissait jamais pantois. Des noises.

Parfois on se cherchait les poux. « J’en ai marre de laver ton linge. Tu as 37 ans. Tu ne peux pas rester perpétuellement dans cette situation. »

Je n’avais aucun argument sérieux contre ça. Un homme dans ma situation n’était en rien en phase avec le monde/course... Chômeur. Célibataire. Dépressif. Gros.

Cette pute de Natacha s’était cassée 3 ans plus tôt. Ne m’en suis jamais remis. Mon studio, 18 mètres carré, choisi dans le far west. Un ovale géant dessiné sur le nord est de la carte de France. Un monde en friche où je n’avais strictement aucune chance de trouver du travail ou une femme. Ma mère vivait à Soisson, depuis peu, avec son compagnon 25 ans plus jeune qu’elle. Un beauf féru de tuning qui la « faisait » rêver. A 29 ans, le mec était un bouffon complètement nébuleux, d’un point de vue cérébral.

Nos repas dominicaux s’étaient finalement transformés en séances cauchemardesques qui consistaient à faire semblant de s’entendre. Ma mère restait correcte, repoussant certains assauts lubriques du jeune cochon. « Pas devant mon fils » Moi ça ne m’embêtait pas, pourvu que le vin coule à flots et que la bouffe soit sublime.

C’était toujours le cas.

Elle n’avait pas abandonné le principe d’une cuisine travaillée spécialement, pour le repas avec son fiston. David, son mec, était un petit con. Un mécanicien aux gros doigts plein de cornes et de muscles. Il était rasé à blanc et ses yeux étaient d’un bleu de bouffon. J’entends dire que les yeux clairs sont une horreur, une erreur de la nature, une déficience esthétique dans laquelle tous les crétins (crétines) du monde occidental tombent bassement...

Mal armés pour le bon goût.

Il se fringuait de façon plus élégante qu’auparavant, pour épater ma mère/sa/gonzesse. La première fois où il était venu becqueter avec nous, il arborait un jean Diesel à se chier dessus de rire, un Teddy bariolé de marques de bagnoles italiennes, un tee-shirt de type marron retourné, coutures effilochées bien visibles et des grosses baskets avec les ressorts à air comprimé/pour/faire/classe.

J’avais repéré sa 106 tunée ultra bruyante (Néons bleus sous le pare-choc, pot chromé, dessins de flammes sur le capot, etc.).

Peu à peu, il s’était essayé aux pantalons à pince et aux vestes sobres... Sans oublier la patte petit blaireau merdique : bagues en faux diamants, anneau dans l’arcade sourcilière, etc....

« Mais tu connais rien. Si t’as jamais écouté ThunderHell, t’as jamais rien écouté alors. »

Chaque dimanche, pendant l’apéro, pendant que ma mère finalisait ses plats, je devais me coltiner David et ses cd gravés de musique tuning, à savoir une Techno hardcore ultrabasique à t’en faire péter le cerveau. Le con différenciait parfaitement chaque morceau. De son index, il m’indiquait les breaks, les instants de rupture dans le track, etc. Du bonheur.

Une légère odeur de pisse. Je ne peux assimiler les odeurs, mais celles-ci pénètrent simplement par les pores de ma peau.

Des instants privilégiés où je devais me coltiner ce type au fort accent polonais de la société MA.3 Consulting. Nous devions tous y passer, au service commercial. Nous choisissions l’une des deux semaines proposées pour assister à ce stage de motivation et de réflexion sur nos métiers.

Assis à l’étroit dans un bureau aménagé en salle de cours, ce cher monsieur déblatéra durant 4 jours sur la nécessité de trouver les solutions « ensemble », pour augmenter la production de 60 % avec 40% de personnel en moins. Chacun y allait de sa proposition. Servile. « De toutes façons, on n’a pas le choix, le monde est comme ça maintenant. » Me lança fièrement Gonzague, ce gros pédé frivole dont je devais supporter la lubricité à longueur de journée. Et je te caresse les tifs, je te plaque la paume de la main sur la hanche. Merde. La misère.

Le polonais était un vieux connard, un libéral à la chemise classe mais décontractée. Sa gueule de con. Sa sale gueule de con... Le mec persuadé qu’il vit dans le monde idéal. Le merdique. Je gesticulais sur ma chaise. Je lançais quelques idées puissantes à la volée : « Et si, tout simplement on virait tous les français trop chers, qu’on faisait appel à des russes moins chers et qu’on vous suce la bite à la fin ? ». On me pria de sortir à plusieurs reprises, mais je ne lâchais pas prise. Je restais. J’écoutais puis j’intervenais. « Vous nous racontez donc tout ça pour que nous adhérions avec l’impression d’être acteur du process... Et pour ceux qui n’acceptent pas cette façon de rendre serviles les âmes, qu’ils dégagent. » Ce que je fis le dernier jour, en déposant ma démission sur le bureau d’Hugues, mon manager. Il fut un peu ahuri. Nous avions été amis quelques années plus tôt. Dans la boîte, Orange (Ex France Télécom), il existait un véritable esprit de camaraderie. Ça frisait parfois l’abus, d’autant que je ne loupais aucun des pots de départ de ceux qui avaient créé la puissance de cette entreprise...

Mais au-delà de 55 ans, France Télécom, avec les amitiés de l’Etat français virait massivement ses vioques pour faire de la place au... vide...

Hugues et moi avions souvent eu à nous bourrer la gueule ensemble, parfois même au boulot...

Mais je restais le seul à garder une bouteille de whisky planquée dans le tiroir de mon bureau.

Lui, gravit les échelons rapidement parce qu’il s’avéra être, finalement, le pire de tous les enculés de collègues que j’ai eu à connaître. L’amusant, c’était sans doute la raison qu’il invoquait pour justifier ce virement total de personnalité professionnelle : « J’ai des gosses et une femme. Je pense à eux. »

Conclusion, ce gros prétexte de merde révèle simplement que s’installer avec une poufiasse ou un connard et pondre des chiards débilitants biberonnés à coups de marques/made/In/China/India/RestOfTheWorld, n’entraîne qu’une dégénérescence des chromosomes GrandCoeur, Humanisme, correspondance avec les humains.

Tout était trop pénible à supporter. Mon couple battait de l’aile, comme tous les précédents couples que j’avais formés. J’étais construit dans le moule gluant du pessimisme,

j’étais sculpté dans la roche poreuse qu’on utilise pour fabriquer du looser.

Démission. Couple mis à mal. Je n’avais rien à faire d’autre que choir. Et choisir de changer de vie. Et tout ça m’est venu deux jours après que j’eus récupéré mes affaires dans mon bureau/fantôme... Je croisai un black qui squattait en bas de chez moi et qui avait « ses heures ». Il commençait, dès 9h00 par une bouteille de blanc de blanc. Un mousseux de compétition qui décollait fastoche le gland dès qu’on le pissait... Puis les bières, tout l’après-midi... Et enfin du vin rouge le soir. Le mec était complètement défoncé, mais il ne bougeait pas de là. Adossé à un mur. L’œil tombant. Il restait comme ça, bien heureux, dans une ivresse terrifiante qui l’évanouissait définitivement du monde... Il pouvait mourir comme ça, debout, sans même s’en rendre compte...

C’était, me semblait-il, un état excellent pour ne pas souffrir. Un compromis entre le suicide et le saut à l’élastique (J’avais eu droit à un de ces stages de merde où le moniteur te pousse littéralement dans le vide alors que des cailloux de merde se sont déjà répandus dans ton caleçon tenu par l’harnachement de folie).

La vie n’était plus morose. Je posai mes valises dans l’unique pièce du studio (toilettes et douche sur le pallier) et admirai ce large bâton de lumière/soleil qui était posé là, contre le rebord de la fenêtre jusqu’au centre la pièce.

La vie allait s’écouler au rythme que je m’étais promis de m’imposer.

En mangeant, David faisait énormément de bruit. Il n’était pas question que je fasse la moindre réflexion.

Entre ma mère et moi existait une tension palpable depuis que mon père était mort noyé dans la Manche. Elle avait mal vécu l’événement, moi aussi... Mais chacun à sa façon, et avec la certitude qu’on souffrait plus que l’autre, que l’autre était incapable de comprendre... Elle n’avait plus joué son rôle de mère.

Je perdais pieds, mais elle ne faisait que me bousiller le moral.

Elle ne pouvait concevoir que je me révolte contre cette douleur engendrée par la mort violente de mon connard de père.

Une existence labyrinthique s’offrait à moi. Je me suis perdu... Pendant près d’une décennie, je n’ai fait que la fête, j’ai bossé, j’ai vécu des histoires d’amour fâcheuses puis, enfin, je me suis installé avec Natacha. La bonne.

Ben non.

Tout était compliqué. Je ne réussissais pas à me faire une place dans ce monde. Je n’y comprenais pas grand-chose. Je n’avais aucune certitude sur rien. Par exemple, j’étais de gauche, mais je haïssais les gens de gauche que je trouvais sans simplicité.

Je n’avais finalement jamais eu de mode d’emploi pour me dépatouiller dans une vie adulte dans un monde qui changeait sans cesse.

Si j’étais né dans les années 50, à la campagne, j’aurais bénéficié de quelques principes immuables : la femme à sa place. L’homme à sa place. Le travail était le même que celui des parents. Le monde bipolaire. Est-Ouest. Quelques nouveautés dans les magasins. Des légumes du jardin. Et du lait qui sentait un peu la bouse de vache... Une vie de merde, avec des certitudes qui se posaient au-dessus des individus... Ces idées, ces certitudes appartenaient à des gens plus importants : les instits, les politiques, monsieur le curé. Que sais-je ? Et toi, là-dedans, de ne penser à rien.

Je ne trouvais aucun intérêt à travailler. Avec ce frigo rempli comme par enchantement jusqu’à mes 17 - 18 ans, l’eau courante, le chauffage, je n’avais pas eu à survivre... Puis du jour au lendemain, il a fallu aller s’emmerder dans un monde adulte où il était nécessaire de s’adapter très vite, très voracement pour ne pas être détruit.

Ça fonctionna un temps. Mais j’ai craqué.

L’alcool. « Tu bois beaucoup trop... C’est pas avec l’alcool que tu te sortiras de tes problèmes » Voilà le genre de certitudes populaires ancrées dans le crâne des mères. « Si l’alcool, c’est mon voyage perpétuel à moindre prix. Au moins, les emmerdes, les cauchemars, les échecs, je les produis seul, comme un grand ! ».

Faire comme un grand.

J’ai parfois des crises de démangeaison sur tout le corps. Mais il m’est impossible d’y remédier. Alors je me contracte un peu. Je souffre en silence. C’est un peu comme de la salive ou de l’eau croupie. C’est visqueux et chaud. Choc. Secousse violente. Je m’ébranle complètement. « Pleure pas mon ange ! Tu pleures pas ! » Nouveau choc. Cri strident qui bousille mon cerveau. « Déshabille-toi. Allonge toi. Humm. » Les sanglots mélangés à des bruits de bulles qui éclatent. La pression sur le haut de mon crâne est insupportable.

A-coup. Répit de 2 secondes. A-Coup. Répit de 2 secondes et quelques dixièmes. Pause. « Regarde-moi dans les yeux. Regarde-moi hein !? » A-coups, sanglots.

Toute la semaine, je traînais dans Nouzonville, la ville où je m’étais réfugié. Je ne commis qu’un seul viol... La plupart du temps, je me tapais des branlettes planqué derrière un chêne qui surplombait une résidence appartenant à une association de mères seules et de femmes battues. Je les matais pendant qu’elles se lavaient la chatte ou qu’elles s’habillaient, en fin d’après-midi, pour assister à leurs veillées entre filles...

Puis, au fur et à mesure de mes passages, je finis par prendre l’initiative d’entrer dans la grande baraque et demander à la gérante de l’association, si elle n’était pas en quête d’un homme à tout faire. J’avais vu une vieille annonce qui indiquait que l’association embauchait, sans préciser qui et pour quoi.

« Vous avez quel cursus ? » J’étais assez rusé pour m’inventer un CV béton. Je lui proposai de lui amener l’ensemble des pièces indispensables pour lui montrer que j’étais l’homme de la situation.

Ça m’obligea à aller à Charleville-Mézières en bus afin de télécharger des spécimens de diplômes, de brevets et autres éléments que je pourrais utiliser pour « draguer » la gérante. Avec Photoshop, une bonne imprimante, je pus faire le nécessaire.

« Vous avez un parcours étonnant. J’ai vu que vous aviez travaillé à l’Hôpital Louis Debré en tant qu’aide soignant. C’est très bien ça. »

Lorsque ma mère apprit que j’avais enfin un job, ses yeux de vieille renarde se mirent à briller de nouveau. Elle ne concevait pas la vie sans travail...

Pendant plus d’un mois je m’occupai de remettre tout aux normes (électricité, poignées de porte, peintures, tuyauterie, etc.) J’étais un vrai bon bricoleur du dimanche. Je m’étais mis à bricoler parce que Natacha réaménageait notre intérieur en permanence.

Les jeunes femmes, et les femmes plus âgées de la résidence m’appréciaient... Et je pouvais me permettre de m’adonner à ma passion : le voyeurisme. Fouilles efficaces dans les tiroirs de lingerie, observations sous les jupes, branlette sur les oreillers, etc. Le bonheur. Puis le licenciement...

Je me fis pincer par une grosse femme d’une cinquantaine d’années, à la peau grise, et au corps obèse. Je lui proposai de la baiser si elle ne disait rien. Mais elle refusa. « Toute façon les boudins crachent toujours dans la soupe. »

Les emmerdes ensuite. Les plaintes déposées à la gendarmerie. La presse locale qui me collait au cul. Le tribunal et l’obligation d’être suivi par un psy... Retour à la case rien. Et ma mère éteignit ses yeux de renarde...

Plongé dans une ivresse extraordinaire. Je perdis vite la notion du temps et la sensation de vie... Seuls les dimanches restaient des journées où je picolais moins. En présence de David et de ma mère, je me comportais en homme légèrement déprimé, mais qui en voulait encore... En fait, je cachais une dépression profonde et un alcoolisme inguérissable.

Ou presque.

Je ne sais pas ce qui fait que l’on essaie toujours, à un moment ou à un autre, de se sortir de la merde. Nous sommes programmés pour lutter contre notre propre dégénérescence. Pas tout le monde bien sûr. Des gens tombent pour toujours, mais la plupart des quidams ne subit que des périodes difficiles et non un cycle éternel.

Avec l’aide de mon con de psy (gratos), je fis deux cures de désintoxication d’affilée. Mais rien n’y fit. Je retombais dans le vin...

J’étais l’Homme qui vivait dans un grand verre.

Tenter une énième fois de sortir de toute cette daube se révèlerait infructueux.

En partant dans ce Far West, j’étais persuadé d’échapper à mes problèmes, mes démons (dit-on - just fuck it in hell - Enorme apport de la langue anglaise dans le découpage récit couilles qui grattent/Filles/en/Fleur/Serial/Killer...), mais ça n’avait fait qu’amplifier. Le cauchemar n’était pas constitué de monstres ignobles assoiffés de sang... Il était fait de platitudes obsédantes. Mon père la tête tranchée par une hélice de son bateau de bourgeois. Au ralenti, etc. Enfin, tous ces cauchemars que l’on avait fini par mettre en scène dans tous les films amerloques, de façon grandiloquente...

Je bénéficiais de la lucidité des ivrognes : « Je suis qu’une merde. On va tous crever. Y a rien à faire. » Lors des repas du dimanche, je reluquais ma mère. Elle «  courait » dans tous les sens. Elle était épanouie avec ce type à la con. Ils avaient une complicité étrange, un truc un peu filial qui finit par me rendre jaloux. Très jaloux. Toute la semaine, en journée, ils n’étaient pas présents chez eux. David était donc mécano, et ma mère travaillait à l’administration de la mairie de Soisson. J’allai faire un tour chez eux et entreprit de déchirer toute sa lingerie et dessiner des bites géantes sur les murs blancs de sa salle à manger, avec son propre maquillage... La vandalisation de son univers nouveau me paraissait indispensable pour nettoyer mon esprit de pensées lourdes, oppressantes. Rien n’y fit. Il était inutile de continuer... à lutter. Je savais qu’il n’existait une seule et unique solution pour me sortir de l’impasse existentielle dans laquelle je me cognais...

Ma mère porta plainte et l’on découvrit que j’étais l’auteur de la vandalisation. Ma mère retira sa plainte, mais annula, définitivement les repas dominicaux. Je n’avais plus rien. Elle avait coupé les ponts avec son fils qui lui faisait honte...

Pas pour longtemps. J’entrepris une reconquête efficace. J’arrêtai de boire, presque. J’acceptai d’être plus assidu aux séances de psy, bien que celui-ci me fit comprendre que je le gonflais sérieusement... Je m’étais mis en tête de ne lui parler que de ma mère. Ses bons côtés. Ses mauvais côtés. Sa façon de me traiter. Sa relation à un jeune mec très con... Ma fascination pour son incapacité à prendre du recul, à se trimballer dans la vie avec des certitudes qui lui faisaient presque oublier qu’elle allait mourir. Je l’appelai régulièrement. Maman, je sais que j’ai fait du mal. Je sais que tu as été choquée. Mais je voudrais me faire pardonner.
-  Que tu vandalises tout à la rigueur, mais que tu t’acharnes sur ma lingerie, excuse-moi, mais tu me fais peur. Très peur.
-  Mais je t’aime maman, je ne voulais pas te faire si mal. »

J’étais un cas très simple pour le psy. J’allais les dents du fond qui baignaient dans mon Oedipe. J’avais presque dépassé la limite... Je n’étais pas irrécupérable, mais presque.

Je dis à mon psy que je ne parvenais pas à me suicider. « J’ai envie de disparaître, mais pas de me tuer. J’ai peur de me rater. Mais j’ai aussi peur de mourir juste avant qu’il ne m’arrive un truc bien. Vous voyez, j’étais destiné à croiser une femme, la vraie femme de ma vie, mais voilà, je me suis pendu deux jours avant... C’est bizarre. D’un côté vous pensez que vous pouvez décidé des choses de votre vie, et de l’autre, vous avez la désagréable impression que c’est déjà joué. Je pourrais essayer de trouver du boulot, mais je déteste ça. Je n’aime pas avoir une activité, qu’elle soit rémunérée ou non. La seule qui pourrait vraiment répondre à mes besoins en matière d’équilibre, c’est de boire... Mais ça j’ai arrêté. Je suis bien assez bourré sans picoler. »

Je me baladais dans Nouzonville toute la journée en essayant d’éviter de croiser les quelques habitants qui rôdaient dans les rues. J’avais la réputation la plus pourrie du coin. Tout ça me donnait l’occasion de réfléchir à des solutions pour sortir de cette vie de cauchemar... Je savais que j’avais été pondu et que je ne pourrais me sortir de là qu’en mourant.

Mais mourir autrement. Mourir vivant.

Mourir d’une façon qui signifierait : la mort n’a pas d’emprise, le destin, c’est moi qui le dessine. La vie je l’ai décidée, finalement, comme ça.

37 années de vie devaient se conclure dans le bonheur. Mes gesticulations n’avaient servi à rien. Il fallait partir du monde comme on était venu, sans crier gare, sans peur, sans conscience et sans douleur. Sans doute.

L’amertume. Une sorte d’amer qui remplit la bouche. Je sais que le temps passe vite ici. Je sais que je n’aurai bientôt plus à me soucier de toutes ces souffrances, ces postures/déconvenues.

« Maintenant tu dégages ! Maintenant tu sors de chez moi ! Tu n’es qu’un petit con ! Une merde ! jamais on n’avait levé la main sur moi. »

J’aime écouter. Même si c’est confus. J’ai les pensées de plus en plus flapies. Elles n’ont plus de structure. Elles ne servent à rien. Je crois que je commence à vivre sans sens. C’est extra. Jouissif. J’appuie ma main contre mon ventre. Mon ventre est dur. Creux. Les fonctions de mes organes au ralenti. Eblouissant. Toum toum... Le heart qui bat fort mais plus cool. A la con. A la vie. A la tranquille.

J’envoyai un billet de train aller/retour pour Hanovre et un pass pour un accès illimité de trois jours à un salon de Tuning. « Putain ! Merci ! T’es extra ! Tu remontes dans mon estime ! » David gueulait complètement dans le micro. J’avais été invité au baptême de cette vieille peau d’Agnès, la sœur de mon père qui collectionnait les hommes et les couches de maquillage. Elle avait quelque chose de sordide avec ses toilettes impeccables, son rire sonore et cette gentillesse que l’on peut qualifier de légendaire.

Ma mère ne m’adressa pas la parole de tout le repas.

J’étais seul, entre une pétasse de trente ans exubérante et sexy et un expert-comptable qui mangeait bruyamment. Je n’étais pas totalement fou et j’engageai la conversation avec l’une et l’autre... De toute façon, j’étais décidé. J’irais jusqu’au bout de ce plan... David resta plus d’une heure avec moi à se plaindre des humeurs de ma mère, sa façon imbécile de le materner... Il me confessa qu’il en avait marre d’elle et que ce voyage à Hanovre allait lui faire le plus grand bien. « J’te dis bien que tu sois mon beau papa ! Ah ! Mais là-bas j’crois que j’vais y tremper l’sucre un peu. » Grosso modo, il avait envie d’aller baiser ailleurs.

Puis, je « serrai » ma mère contre un mur. Dans le couloir. La fête battait son plein. La Compagnie Créole faisait son bal masqué ohé ohé et je tenais fermement ma mère contre le mur. « Ecoute, maintenant arrête... Il faut pas que tu me fasses la gueule. Je suis pas bien. Tu dois t’occuper de moi comme une mère... J’ai plus rien, j’ai l’impression que je vais crever. » Et voilà, soudain, comme par enchantement, elle se mit à pleurer puis à se blottir contre moi : « Je suis désolée mon fils... Tu as raison... Je ne dois pas être comme ça avec toi ». ça m’a ému. Vraiment ému. Ça faisait plus de 20 ans qu’elle ne m’avait plus montré le moindre signe d’affection. Je n’avais plus de père, et encore moins de mère. Elle relâcha son étreinte, sécha ses larmes avec un kleenex. « Je voudrais que nous fassions un repas ensemble, sans David, chez toi... »

Elle accepta. Nous n’avions plus qu’à attendre qu’il se barre à Hanovre, deux semaines plus tard.

J’avais le cœur un peu plus léger. Mais j’avais aussi l’esprit plus brumeux. Je ne reconnaissais plus dans ma mère une personne capable de preuves d’affection. Elle était une femme étrangère et familière à la fois. Elle était ça et son contraire. C’était une drôle de sensation. Mon envie de disparaître du monde était confortée par cette boucle choisie de l’existence. Ma mère m’avait longuement délaissé et abandonné dans ce grand labyrinthe... Mes errances, mon corps qui frappait des murs invisibles, mes pieds en sang à force de marche... Tout m’avait porté là où j’étais. A 37 ans. J’étais en fin persuadé de vouloir quitter la vie.

Lorsque j’arrivai chez elle, au dimanche prévu, elle était bien fringuée, bien maquillée. « David vient d’arriver à Hanovre. Il y fait très beau et les allemands lui plaisent beaucoup. » Sourire en coin. Mon esprit. Elle avait préparé un civet de lapin. Il faisait soleil. Elle ouvrit une bouteille de Champagne « pour la réconciliation. » Elle avait retrouvé son petit air de renarde qu’elle avait totalement perdu lors de la fête, au moment où elle s’était laissée aller aux larmes. Nous trinquâmes. Nous nous mîmes à blaguer sur la gueule de Drucker dans la télé... Puis nous nous mîmes à table... Lorsqu’elle disparut dans la cuisine pour fignoler son plat, je sortis les petits sachets de somnifère que je déversai dans son verre d’eau... Mais à la différence de ces putains de films où il faut juste touiller un instant pour faire disparaître la poudre, là, il en était tout autrement... Si l’essentiel se dilua, une petite partie resta accrochée aux parois du verre et continua à flotter à la surface.

Je me ruai dans la cuisine et allai chercher le sirop de menthe. «  Qu’est-ce que tu fais ? » « Je vais te faire un cocktail. Tu vas voir, un bon cocktail. » Elle cracha un peu au départ puis, elle l’avala cul sec... Mon cœur battait la chamade. J’en avais l’anus dilaté de honte. Grrr.

De l’élan. Les souvenirs. Mes mains ne tremblent plus. Seul mon cœur est encore fonctionnel. La vie est en moins. De façon inversée, tout de même. Ça devint divin de la voir vaciller un peu sur sa chaise. Ses doigts se décontractèrent et laissèrent tomber la fourchette. « Tu ne vas pas bien ? » Je me levai. « Viens, je vais te conduire sur ton lit. Je crois que tu fais un petit malaise. T’inquiètes pas. Je vais m’occuper de toi. »

C’est la dernière fois où je vis ses yeux ouverts. La dernière fois où je lui parlai.

Elle gisait sur le lit. Molle. Flasque. Presque indécente. Je lui mis deux baffes très énergiques pour vérifier qu’elle était parfaitement endormie. Ronflements...

C’est alors que je me déshabillai intégralement. C’était étrange, très intimidant, un peu gênant. J’allai balancer mes fringues par la fenêtre, qui furent emportées par le fleuve un peu plus bas. Juste une chaussette resta accrochée à la rambarde du balcon du deuxième étage... J’attrapai un petit morceau de lapin que je mangeai avec joie, puis je débarrassai la table, fis la vaisselle, l’essuyai et la rangeai à sa place... J’avalai presque cul sec le restant de Champagne, puis je vérifiai que tout était bien à sa place... Un peu comme si je n’étais pas venu.

Nu comme un ver, je lui enlevai simplement son pantalon et sa culotte. Je fermais presque les yeux. C’était relativement affreux de voir cette partie de son corps. C’était horriblement impudique, et pourtant nécessaire. Je vivais un moment extraordinaire bien que vu de l’extérieur, il pouvait sembler que tout ça était très étrange. Je me mis à genoux et fis un fac-similé de prière (je n’avais reçu aucune culture religieuse spécifique. Simplement des principes judéo-chrétiens que je ne maîtrisais de toute façon pas sur le bout des doigts). Mon cœur se mit à battre plus fort encore. Mais j’étais bien.

La vie était douce tout d’un coup.

Je lui claquai encore une fois la joue. Elle ne réagit pas. C’est à cette instant que je basculai à jamais du monde des vivants écoeurants, au monde du vivant l’unique, l’aube... L’aube de ma vie. Je me mis à quatre pattes entre ses cuisses. J’avais perdu toute gène, si bien qui j’ouvris totalement son entrejambes sans hésiter. J’y allais. J’y retournai. Je rendais à ma vie son sens. Je retournai là où je n’aurais jamais du être. Par mille fois j’avais songé à cet instant. J’avais imaginé le pire surtout. Ses tissus corporels se déchirant, laissant ses entrailles dégouliner hors d’elle. Ces images d’horreur avaient été rares, mais elles avaient, à plusieurs reprises, failli me faire reculer...

Ma tête entra tout simplement. Facilement... En fait j’entrai à l’intérieur de son ventre sans aucune difficulté.

C’était un vrai bonheur.

Et lorsque je fus totalement enveloppé d’elle, que je m’étais recroquevillé totalement, je compris que j’étais à la place exacte où j’avais toujours voulu être depuis ma naissance...

C’est chaud. C’est délicieux. Les muqueuses. L’intérieur/corps/plaqué contre ma peau, mes membres fragiles. Je ne me suis jamais senti aussi libre, immense... Et presque mort. Je barbouille. Je barbote. Maintenant, je sais que je vais enfin quitter la vie. Je vais bientôt mourir, serein, dans Marcelle. Ma mère...

-  source : Andy Verol & Hirsute

Ce texte est une « version courte ».



Publié le 20 février 2007  par torpedo


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Forum de l'article
  • La mort dans Marcelle. Ma mère
    par Andy Verol
    7 mars 2016, par Hafizk
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