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Escape
Une nouvelle de Jean-Laurent Poli

Catégorie free littérature
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Je le tue régulièrement. Et chaque fois d’une manière un peu différente : j’arrive, dans son dos, poignard de chasse à la main .Je fais le moins de bruit possible. Je n’y prends aucun plaisir. Juste une question de méthode. Si je suis dans les temps, je l’observe un court instant de crainte qu’il ne se retourne et me tire dessus (il est armé d’une AK 47). Ce moment de suspension du jugement ne me déplaît pas . Comme s’il allait infléchir ma décision. Mais elle ne varie guère. Il pourrait me tuer...J’arrive cependant toujours à l’abattre avant qu’il ne comprenne quoi que ce soit . Je regarde sa longue silhouette moulée dans un treillis militaire seyant et dans lequel il semble évoluer à son aise. Il a sur la tête un petit bonnet en laine comme celui que portent certains commandos. De fait , il ressemble à quiconque que je pourrais exterminer. Je ne lui laisse aucune chance. Quand la lame s’enfonce dans son corps il pousse un petit cri ,genre goret qu’on égorge, mais en un peu plus rauque. Le son qu’on produit par exemple lorsque on est pris de vomissements . Il n’a pas le temps de m’en vouloir et même s’il l’avait je crois qu’il ne m’en tiendrait pas rigueur ...de cette perforation souple qui lui ôte l’existence avec une certaine grâce. Il tombe toujours de la même manière. En deux temps. Poussé son cri de goret (en plus rauque) il se plie en deux. Puis, il essaie de se redresser. Comme s’il se rendait compte de la douleur, il tente de se relever, tournoie dans un mouvement caractéristique qui m’indique d’ailleurs sa fin certaine. Sans ce mouvement, il a toujours la possibilité de se retourner et de me canarder, comme si son gilet pare-balles avait réussi à le protéger de mes assauts et surtout quand il me prend de l’abattre autrement qu’à l’arme blanche. Celle-ci conserve bien des avantages comme celui par exemple de ne pas donner l’alarme . Elle procure aussi et toujours une petite fascination criminelle et nombre de mes collègues assassins comprendront ce que je veux dire . Quand , disais-je, plus rarement il me prend le loisir ,dans la même position, d’utiliser une arme à feu , j’utilise un Glock 17, une arme magnifique rendue célèbre hélas par un atroce fait divers mais qui est pourtant d’une qualité et d’une précision exceptionnelles. Je m’approche de la même manière silencieuse, dans son dos, Glock 17 en main, pointe l’arme à quelques centimètres de sa nuque et presse la gachette. Une balle suffit mais j’attire l’attention d’un deuxième garde sur lequel je suis contraint de vider mon chargeur pour le coup ! L’autre imbécile se situe à distance plus lointaine et en dépit de la précision du Glock mieux vaut s’assurer d’en finir avec le trouble-fête. Je recharge mon arme avec un mouvement de poignet harmonieux et au cliquetis apéritif. Je ne suis pas franchement quelqu’un de méchant ni même de désagréable, mais je dois dire que je prends un de ces plaisirs à occire... C’en est presque sexuel ... Une fois mes deux lascars bien nettoyés, à même le sol , gisant dans la mare de sang que j’ai moi-même fait jaillir, je les dépouille avec méthode de leur artillerie et munitions. Puis leurs corps semblent s’évaporer. Tout au moins dans la mémoire.

Mais je n’en reste pas là...

On m’a affublé d’un fieffé coquin censé me protéger ou que je dois protéger, je ne sais plus . Il est armé d’une espèce de fusil qu’il porte en bandouillère avec décontraction, un Jackhammer si je me souviens bien du nom. Je suis comme frappé d’amnésie sur les raisons qui me l’ont fait rencontrer la première fois. Je me rappelle seulement du lieu et des conditions atmosphériques . C’était près d’un train qui venait de dérailler ou qui avait été bombardé. Il pleuvait . Une bruine détestable, nous passions entre les gouttes fines mais qui semblaient cependant, pour une raison que je ne m’explique pas, freiner notre avancée. Les ados du sud-ouest ont une terme pour désigner la façon de s’habiller de mon personnage : Kakou , kek pour le diminutif (je ne suis pas sûr de l’orthographe). Mon kakou donc part devant sans prononcer un mot . Il court jusqu’à un enclos grillagé et vraisemblablement électrifié. Très vite un garde surgit qu’il abat sans la moindre expression avec son Jackhammer. Le Jackhammer est un vrai bazooka et le garde quand il est touché fait un bond d’un mètre en arrière.

Parfois je lui laisse descendre un ou plusieurs adversaires de la sorte, mais je ne lui fais guère confiance et préfère faire le ménage moi-même. Il est vêtu d’une veste rouge mal coupée. Des lunettes de couleur cachent un regard qui doit forcément être inexpressif . Dire qu’il a une mine patibulaire est un euphémisme...Moustache de Kek, lunettes de kek, bajoues de buveur de whisky, suintantes. Quand il m’a dit son nom j’ai fait mine de comprendre mais je n’ai rien compris PIBOIL OU PRIBOTT a-t-il prononcé avec un accent que j’aurais volontiers découpé de mon couteau...peu importe de toute façon , l’important est qu’il reste en vie car nos destins sont scellés . S’il meurt je meurs avec lui. En tout cas je m’éteins. Comme il court dans tous les sens je repère au plus vite sa veste de maquereau flamboyant et je lui colle au train tous flingues dehors(excuse ce langage ô lecteur bien élevé mais il faut bien que j’affecte un argot militaire sinon nul ne croira pas à l’ignominie de mes crimes)... Par précaution j’élimine un guetteur à une trentaine de mètres en faisant exploser deux bidons d’essence devant lequel il s’éternise (Dieu ait son âme à ce pauvre crétin !). A dix heures (comme on dit en jargon martial) du bonze un autre guetteur qui arbore un magnifique Uzi, la meurtrière mitraillette israelienne. Je lui vide un chargeur de M16 au niveau des jambes(comme ça pour le fun !) et vais ramasser les morceaux , en l’occurrence l’Uzi et deux rangées de cartouches.

J’aime le son de l’Uzi (le soir au fond des bois) qui est très bien rendu, en pareilles circonstances et je le lui rends bien en vidant un chargeur sur un nouveau garde sorti dont on ne sait d’où. A proportion que je décharge mon chargeur de Uzi (je l’avais déjà remarqué avant cela ) , le sang gicle davantage sur les murs et j’ai même la sensation ( mais peut-être n’est-ce qu’une illusion née du feu de l’action, si je puis dire) que ceux qui tombent sous mes balles le font dans un tournoiement caractéristique plus rapide. A vrai dire je n’ai jamais vu mon corps. Pour être tout à fait sincère j’en ai bien une petite représentation. C’est un corps -sans prétention aucune- d’athlète. Il me permet des bonds fantastiques. Une vitesse de pointe très supérieure à la moyenne. Il résiste sans que je n’aie besoin d’aucun dopage à la plus extrême fatigue. Rien en revanche sur ses performances libidinales dont j’ignore tout- qui sait peut-être sont-elles phénoménales aussi ?- En tout cas rien ne me prédispose doté d’un corps pareil à en faire des folies. Ce corps, je le soupçonne bardé d’acier contre les balles de mes ennemis car en dépit qu’ils me tirent dessus comme des siphonnés je reste debout assez longtemps. En dépit de cela et en caméra subjective tout le temps je ne le vois jamais dans un miroir(d’ailleurs il n’y a pas de miroir). Je le pressens comme une carapace d’insecte avec des élytres en titane . Une chape de plomb. A gauche d’une petite lucarne je peux lire mon espérance de vie dans une silhouette qui se remplit à mesure que je meurs .

Car je meurs régulièrement...

Et s’il existe bien façons de mourir et qu’il n’y en a aucune que je ne préconise, je peux sans me vanter dire que j’en ai déjà expérimenté beaucoup. Parfois, frappé de lassitude(une lassitude liée sans doute au côté extrêmement répétitif de la pratique-un quasi-onanisme- ) il m’est même arrivé de me faire sauter le caisson. J’utilise alors mon M16 que je mets en position de lance-roquettes, m’approche d’un mur et appuie sur la touche finale ( je ne peux pour des raisons pratiques retourner l ‘arme contre moi comme dans un suicide plus traditionnel). Suicider PRIBOTT est aussi une façon d’en finir. Quand il sautille dans tous les sens ou bifurque parfois de manière imprévue, inconsidérée-je ne peux lui demander d’être intelligent certes mais qu’il se contente de ses automatismes ce barbaud- il lui arrive de franchement m’agacer. Je lui colle une volée de coups de couteau mais il y résiste bien .Trois balles de kalache dans son gros bide ...Rien n’y fait ...Pour l’anéantir il faut au moins trois roquettes. Quand je sens que la situation est perdue, je le laisse courir...je le vois s’éloigner de dos en courant. Je l’ajuste et boum trois roquettes consécutives ...je le vois se vautrer misérablement sur le sol ...Je me précipite alors pour récupérer son arme et lui coller un bastos de son Jackhammer dans la bouche(il faut faire vite). Ah, la mort ! En général, mourir ne m’amuse guère et je peste contre mes maladresses à ne pas avoir vu venir le coup fatal. Cela peut m’arriver à tout moment même si au fur et à mesure de mon avancée avec PRIBOTT, j’identifie mieux pièges et traquenards, car l’ennemi est particulièrement roué et inventif. Il se terre dans les ruines dans lesquelles nous nous mouvons, renaît de ses cendres, ne meurt pas toujours au moment désiré. Tantôt sa démarche saccadée et un peu stupide rendent la visée difficile. Il faut alors arroser sans compter.

Le M16 me dédouane d’une certaine prudence, mais il m’arrive d’être à court de munitions.

Pour me consoler je me dis qu’après tout, c’est une façon de découvrir mon corps. Car, à vrai dire, je ne découvre mon corps que dans la mort. J’entends un son « caractéristique » et métallique que je reçois non par l’oreille mais en pleine poitrine . Au moment de l’impact,je me vois tournoyer (comme tout le monde au fond), puis je m’écroule et l’image se fige . Avec un peu de chance alors je vois le visage du ou des snipers félons, mes meurtriers, qui viennent regarder avec arrogance la proie et se figent dans une attitude hiératique de vainqueur. Avec la souris je peux faire tourner l’image, désespéré, essayant de dénicher dans la lucarne virtuel l’endroit par où est venue la balle qui a causé mon déclin, ma perte provisoire. Il est temps pour moi de ressusciter. Pour pouvoir tuer à nouveau tout mon soûl (je n’irais pas jusqu’à dire jusqu’à ce que mort s’ensuive).

REMERCIEMENTS au jeu video LC4



Publié le 24 mars 2007  par Jean-Laurent Poli


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