e-torpedo le webzine sans barbeles



Les Plaines
Nouvelle de Luc m.Eyraud

Catégorie free littérature
Il y a (0) contribution(s).

(JPEG) Elle rentrait des Plaines. Lucien était mort depuis huit ans. Elle pensa à Sandre. Le feu brûlait encore. La cuisinière soufflait. La fonte au dessus était encore chaude. Elle reprit du bois. Derrière. Dans la cheminée condamnée que personne n’avait jamais pris la peine de démolir. Chargea le feu. Y posa une gamelle pleine d’eau. Des gouttes crépitèrent emprisonnées entre le cul et la plaque de fonte. Une nuée de vapeur envvahit son visage. Sûrement, Sandre n’était jamais revenu. À peine, très vite, avec sa nouvelle femme, un jour en passant. Ils avaient bu quelque chose, un dimanche. Lucien , malade, était resté couché. Il les avait à peine salués à leur arrivée. Elle lui avait parlé de son père. Sandre avait écouté. Sa nouvelle femme était belle, de cette beauté que garde les femmes de la ville, quelque chose d’entretenu. Ces deux là semblaient heureux.

Mais de nos jours, les choses vont tellement vite. Les couples ne tiennent plus.

Elle jeta dans l’eau bouillante un morceau de lard, un bout de pain. Rajouta une cuillère de crème et s’assit à table. Le fayard crépitait dans la cuisinière. Elle venait de faire changer les tuyaux cette année. Elle avait choisi des tuyaux en émail, blanc.

Un jour, Sandre avait demandé pourquoi on avait condamné la cheminée. On voyait bien que ce n’était pas lui qui passait les hivers ici. Quand le vent s’infiltrait sous les ardoises, partout. Dans le grenier. Avant, ils dormaient encore là haut. Lucien, elle, et Sandre en été. La vieille occupait, en bas, la seule chambre de la maison. C’était sa maison. Depuis leur mariage ils vivaient là, chez elle. Lucien au début travaillait sur la voie. Comme la plupart. Les gardes barrières, les cheminots, les poseurs. Lucien était poseur avant de reprendre la ferme de sa mère.

La maison comptait deux pièces, la cuisine et la chambre d’à coté. Le reste sous le toit, ils l’avaient aménagé pour pouvoir dormir. Sandre quand il venait, dormait avec eux ,dans le grenier.

On tendait un drap entre les deux lits.

En bas la vieille dormait dans la seule chambre de la maison. Les maisons dans le pays étaient petites. À cause de l’hiver. Rigoureux. Les toits pentus, en ardoise. Disséminés dans le village. Le vent venait d’ouest, de l’Atlantique. Le vent d’ouest apportait la pluie. Inévitablement. Dès que le vent d’ouest soufflait la vieille savait qu’elle resterait au chaud le lendemain.

En été, contre les piqûres de taon, elle s’enduisait les bras de mélisse qu’elle cueillait au bord des chemins. A midi quand elle rentrait dans la pièce, elle empestait.

Lucien lui gueulait dessus, en patois pour que Sandre ne comprenne pas ce qu’ils se disaient. Quand Lucien parlait patois, Sandre restait stoïque. La vieille se défendait, résistait. Levait la main sur son fils, des fois.

Mais jamais quand le gosse était là.

Elle avala une dernière gorgée de soupe. Essuya son couteau au revers du tablier, se leva. Attrapant le bol, le fit glisser dans l’évier.

Après la mort de Lucien elle avait revendu toutes les bêtes. Juste gardé quelques poules. Elle frotta ses mains au dos du tablier et le pendit sur le crochet à droite de l’évier. Sandre cherchait les nids dans la grange. Quand une poule chantait. Il courait derrière elle pour trouver l’endroit. Ça ne loupait jamais. Il rentrait avec les œufs, le sourire aux lèvres. Elle lui demandait alors s’il n’avait pas oublié d’en laisser un. Mais Sandre avait oublié. Toujours il oubliait. Ce gosse rêvait trop. Il n’y avait plus beaucoup de vaisselle à faire. Plus de foin dans la grange, juste assez pour les nids. Mais elle ne montait plus si haut. Seule, elle n’osait plus se servir de l’échelle. Lucien était mort, il y a huit ans. La maladie l’avait tenu plusieurs mois. Sandre avait du l’apprendre par son père, plus tard. Mais n’avait plus donné de nouvelles. Jamais. Elle savait qu’un jour il reviendrait. Espérait qu’il ne soit pas trop tard. Sandre reviendrait elle était sûr de ça tout à l’heure, en rentrant des Plaines. Quand il vivait chez eux, il y passait tous ses dimanches après midi. Il descendait après manger. Traversait les prés, enjambait les clôtures et la parcelle de Chapus.

Puis c’était l’infini, dans les bruyères qui s’accrochaient à ses jambes nues.

Le paysage changeait d’un coup, tout devenait plus sauvage une fois les dernières pâtures traversées. Il se dirigeait vers l’étang, toujours. Ils auraient su où le trouver si besoin. Mais personne d’autre que lui n’allait plus jamais là bas. Là bas il n’y avait rien. Des genêts, et des landes mortes. Il restait là tous les dimanches après- midi et Lucien disait. « Alors Sandre Les Plaines, c’est beau hein ! » Le gamin rougissait, c’est tout. Il n’en parlait pas. C’était son île. Elle le savait, c’est pour ça qu’il reviendrait.

Pas pour elle ni pour les autres qui n’étaient plus là. Il reviendrait voir son île. Elle pensait que sa vie ne pouvait pas avoir été à la hauteur de ses rêves. Des rêves qu’il faisait là bas, les dimanches. Parce qu’elle l’avait vu revenir souvent avec le regard transcendé. Un regard d’une autre vie, celle dont on rêve justement. Sandre n’était plus jamais revenu. Sûrement avait-il aimé sa nouvelle femme, longtemps. Ou d’autres passantes dans sa vie mais ses rêves étaient restés là.

Son père avait revendu la maison qu’ils habitaient au bout du village. Trop vieux, il ne pouvait plus revenir ici comme avant, pas même l’été. Ici c’était trop loin de tout. Elle puisa de l’eau qui bouillonnait sur le feu et remplit la cuvette. Elle s’installa devant la glace à côté de la porte d’entrée comme avant quand ils n’avaient pas encore de salle de bains dans la maison. Juste une toilette avant d’aller dormir.. Depuis la mort de Lucien elle se remettait à faire comme avant... . Elle finit d’essuyer sa poitrine. Enfila sa chemise de nuit devant la cuisinière pour emmagasiner dans son corps la chaleur du feu. Elle regarda à travers la fenêtre qu’elle avait fait agrandir cet été. Le vent soufflait, entraînant avec les poussières de la route des lambeaux de paille du poulailler.

Elle avait du mal à présent à apercevoir le puits de l’autre coté. Ses yeux avaient faiblis avec l’âge. Elle se souvint d’une image, à cette fenêtre, de la dernière image de Sandre lui faisant un signe de la main avant de monter dans la voiture. Le temps qu’elle réponde de la main, l’auto avait disparu. Il n’était jamais revenu. Il n’avait pas eu le temps certainement.

La vie vous prend. Vous emporte ailleurs, toujours. Personne ne revient jamais ici.

Ceux qui reviennent. Des vieux. Des âmes arrivées au bout. La route ne mène que là et s’arrête. Après le dernier virage, après le pont qui enjambe la voie ferrée. Celle de Paris. La route s’arrête à la barrière que personne ne fait plus ouvrir. Encore il y a quelques années pour faire passer les bêtes. Après la barrière la route devient chemin après le chemin les prés.

-  Pourquoi serait-il revenu, lui ? Les autres.

Elle souhaitait qu’il revienne pour contempler son visage, espérant qu’il n’avait pas perdu ce regard tendre. Ceux qui revenaient, revenaient pour mourir.

Le père Brochard avait acheté un terrain près de la barrière. Il y avait planté un mobil home pour la retraite avant de faire construire et puis il était mort avant que la maison soit sortie de terre.

-  Pourquoi les autres seraient-ils restés ?

Elle éteignit la lumière dans la cuisine et retrouva la chambre et son lit froid. Elle comptait les jours passés avant de s’endormir. Les jours écoulés depuis la mort de Lucien.

Ici on comptait tout.

Les nouveaux nés dans le pays. Les veuves autour d’elle. Les années qui filaient et ne revenaient pas. L’argent des veaux. L’argent du lait. Et au bout du compte tout ça ne faisait pas grande chose. Juste de quoi continuer. Aller voir plus loin. Une nuit de plus, un jour. Elle comptait avant de dormir.

Sandre chantait quand il était là. Dans la nuit, quand ils allaient se coucher dans le grenier. Lucien lui demandait une chanson. Et le gosse avec sa voix d’ange se mettait à chanter. Le gamin les berçait avec sa voix d’ange. Il chantait comme un gosse bien élevé de la ville. Il restait des fois, trois mois, en été. Deux mois. Et puis un, et puis il n’était plus venu... . Sandre n’avait plus eu le goût. Avait grandi. S‘était occupé d’autres rêves. Elle comptait les années.

Quand Lucien était mort personne de Clermont n’était venu. Elle comprenait, on enterre bien que ses souvenirs. On oublie le reste. Elle comptait. Les jours de batteuse à St Amand, Lucien l’emmenait. Il rentrait tard, saoul. Le gosse à côté et Lucien au volant du camion. La bâche de travers sur ses cheveux blancs. Le menton en galoche, le sourire planté aux lèvres, les yeux gris de vin. Ses beaux yeux qui riaient toujours. Lucien était parti avec sa souffrance, perclus. Il avait lâché sa bâche et s’était mis au lit, pour partir. Quand il rentrait manger avant, la bâche restait pendue à la porte.. Elle croyait s’endormir mais rêvait tout haut.

Sandre courait vers Les Plaines ,dans les marais. Sautait par-dessus les ruisseaux qui serpentaient entre les mousses. Il n’avait qu’un regard pour en bas. Vers le bois des grands pins qui dominaient l’étang. Chantaient avec le vent. Sandre courait vers son île. Ne s’arrêtait plus de courir. Ivre au bord de l’étang. Elle n’avait jamais connu ça, un gamin de son âge, aimant cette solitude là.

Chez eux on n’avait pas le temps de rêver.

Les enfants en âge de travailler, partaient garder les bêtes, les filles. Les garçons au plutôt grimpaient sur un tracteur mais Sandre courait vers son île. À force d’en rêver il était parti.

Elle dormait. Une heure plus tard le froid la réveilla. Le froid pénétrant de l’hiver, ici. Celui qui avait emporté la petite ; une nuit. Elle n’avait que seize mois. Une nuit d’hiver. Le médecin avait parlé de congestion pulmonaire. Mais il était trop tard quand il était arrivé. Sa fille était rentrée du travail au milieu de la nuit. La gosse était morte depuis longtemps. Elle avait hurlé. Un malheur qui fait qu’on porte la tête basse et flouée du temps qu’il vous reste à vivre. Mais il fallait se lever le lendemain pour traire les bêtes. Malgré tout. Et les nourrir. Avec ça, aussi. Le bidon rempli, le sortir.

Au bord de la route. Le camion du laitier passait tôt. Il fallait se lever tôt, avec ça. Traire les bêtes et les nourrir. Le froid rentrait en elle. Elle aurait du se lever. Préparer une bouteille. L’eau brûlante aurait réchauffé son lit. Mais elle restait couchée. Dans ses pensées, couchée. De la glace dessinait du froid sur les vitres de la chambre. Quand elle respirait au dehors des draps, son souffle s’embuait. Son souffle devenait buée.

Elle se couvrit la bouche en tirant sur l’édredon.

La chaleur de Lucien lui manquait. Les hivers, Lucien lui manquait bien plus. Elle ne voulait pas sortir des draps pour recharger la cuisinière. Lucien s’en occupait avant. Elle achetait le bois maintenant à la scierie de St Merd. On lui livrait coupé, fendu. Elle n’avait plus qu’à l’empiler. Mais à son âge c’était encore beaucoup. Le rentrait chaque jour dans la maison. Ses joues étaient gelées. Elle finit par se terrer dans le lit. Recroquevillée. Le froid la prenait sans Lucien. Dehors le long du talus, les arbres s’étaient resserrés eux aussi. Craquants de givre. La route n’était plus qu’un reflet, long et long qui sillonnait le village. L’air n’était même plus vif, avec la nuit, il ciselait le silence. Des nuages défilaient masquant les reflets glacés de lune qui se figeaient sur les toits.

Un chien aboyait ses frayeurs de la nuit, plus loin chez Ratelade. Une ombre avait du passer. Sur tout le pays, l’hiver s’était posé. Accablant la moindre parcelle. Les Plaines abandonnées veillaient sur un étang lisse comme un miroir. Les roseaux pris au piège ne se balançaient plus au vent d’Ouest sous peine de se briser..

À croire que l’hiver se plaisait à ressembler au règne de la désolation.

À croire que le pays se plaisait à devenir l’hiver.

Elle se souvenait du premier hiver où Sandre était venu avec son père, tuer le cochon. La neige avait envahi les routes. De Clermont l’autocar mettait des lustres pour arriver là, avec cette route. Aux vitres du bus coulaient des glaçons. Sandre collait son nez aux vitres. N’ayant pas beaucoup dormi. Il ressentait des frissons de fatigue. L’hiver était blanc. À chaque virage le chauffeur ralentissait. À St Amand ils avaient du s’arrêter, poser des chaînes sur les roues. Elle s’en souvenait le père de Sandre en avait assez parlé ce jour là. Et l’autocar avait mis tellement de temps pour venir. Le froid de son lit lui rappelait tant d’hivers. Elle avait cuisiné pour huit ce jour là, préparer la sanguine. Le gosse s’était régalé. Il était poli comme un gosse de la ville. Elle frictionnait son corps dans le lit trop grand .Sa fille passerait demain. Elle passerait demain. Cette pensée la réchauffa un peu. Rien n’avait été simple avec elle mais Monique était sa fille unique. Il avait fallu qu’elle tombe enceinte à seize ans. Ç’avait fait toute une histoire dans le pays. Lucien ça lui tombait dessus de haut. Il avait mis longtemps avant de reparler à sa fille. Des mois. Et puis ils avaient élevé l’enfant comme s’il était le leur. Le petit était resté chez eux. Lucien ne voulait pas qu’il soit élevé par un autre. L’enfant était devenu leur enfant à eux. C’était le leur. Monique passerait demain. Elle l’avait appelé à midi. L’avait promis. Elle dormait. Ne dormait plus. Avec l’âge son sommeil se retournait. Ses pensées de plus en plus cinglantes. Assaillantes.

L’enfant avait grandi...

Qu’est ce qui aurait bien pu pousser Sandre à entreprendre un tel voyage. A retourner là bas. Juste se planter devant un paysage de l’enfance, immobile. Partir là bas sans même savoir si l’étang n’avait pas été asséché depuis. Sûrement pas un appel. Un appel de la vie, y a bien longtemps que Sandre n’entendait plus ce genre d’appel et même aurait-il entendu qu’il n’aurait pas écouté. Lui aussi était sec. Des souvenirs d’enfance c’est tout, des ombres du passé. Son père avait revendu la maison. C’était loin. Loin ce temps là. Lui vivait ailleurs depuis longtemps. La lettre ne disait pas grand-chose, qu’Olga allait mourir, qu’elle avait réclamé après lui dans un délire, sa fille à son chevet n’avait pas compris non plus. Qu’elle voulait le voir à tout prix avant de partir.

Sandre était tracassé. Ce voyage ne l’arrangeait pas. Ne pas y aller. Rester là et faire celui qui n’avait pas reçu de lettre. Et puis le temps que le courrier arrive peut-être était-elle déjà morte. Il relut.

Tout ça c’était loin.



Publié le 8 juin 2007  par Luc M


envoyer
imprimer
sommaire
retour haut de page


Si vous appréciez le e-torpedo.net
participez à son indépendance, faites un don.

Contrat Creative Commonsdri.hebergement
Réalisation et conception Zala . Ce site utilise PHP et mySQL et est réalisé avec SPIP sous license GNU/GPL.
© 2005 e-torpedo.net les articles sont à votre disposition,veillez à mentionner, l'auteur et le site emetteur
ACCUEILPLAN DU SITEContact Syndiquez le contenu de ce site Admin