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Die HÖLLE ( l’enfer)
nouvelle de Luc M.Eyraud

Catégorie free littérature
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" Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ? Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !"

CH. Baudelaire

C’était un jour estompé des fureurs intestines. Levé à quatre heures, comme souvent ces matins là, je ne pouvais plus fermer l’œil. Je m’accrochais à une tasse de café qui me ferait émerger de l’abrutissement.

Avant toute chose, le matin je passe mon visage sous l’eau froide en tentant de modérer les poches que la nuit s’évertue à dessiner à mes yeux. Et puis d’un geste que je trouve courageux pour une heure aussi précoce, je ramène, au creux d’une main dégoulinant du robinet de droite, de l’eau glaciale et affligeante. J’étale, je replonge au flux, selon les jours je parviens jusqu à rincer entièrement la partie supérieure de mon corps ...Je sens mon coeur qui se saisit, mon sang qui glapit et cingle aux tempes, un souffle semble revenir des bronches qui extirpent des glaires ...Je prends mon temps pour essuyer ce nouveau corps face à ce nouveau jour... J’avale ce que je pense être un demi litre d’eau à l’embouchure du robinet qui saigne encore, liquide qui dévale à travers la poitrine, le ventre et à son embouchure le torrent se libère dans les entrailles en provoquant une sorte de sursaut. Apaisé des torpeurs de la nuit ...

mon corps rincé s’ébroue.

Cela n’a pas toujours été ainsi ; mais malgré moi, mon corps a cherché des habitudes. Il s’invite à un rituel auquel je n’ai même plus conscience de l’avoir initié.

Ce jour débutait donc assez bien. Par une sorte d’angoisse permanente de la nuit et conduit par des effets moraux, mes yeux s’étaient affligés en découvrant au petit jour l’heure qui pointait : Quatre heures. C’est une heure qui sonne, quand le combat du sommeil est perdu, quand les rêves ont dézingué la raison, quand on a tout épuisé : frigo, alcools, nourritures, écrits et cigarettes.

Quatre heures, les éboueurs ne sont pas encore venus démonter le décor rassurant de la nuit.

C’est une heure où lorgnant par la fenêtre le regard glisse en s’étonnant d’une ombre qui presse le pas. Les rares passants à cette heure là ont un air suspect.

-  Est-ce qu’il rentre, est ce qu’il sort ?

Si c’est une femme ça le devient d’autant plus, on peut la soupçonner d’entreprises nocturnes, professionnelles. Je cherche, à travers les rideaux de la cuisine à tout savoir sur elle. Puis elle s’échappe, son pas l‘envoie au coin de l’avenue. Quoi qu’il en soit hommes ou femmes à quatre heures du matin se déplacent rapidement, personne ne songe à flâner à une heure pareille et pourtant Dieu sait tout le mal que je me donne pour attacher deux pensées l’une à l’autre, de l’autre côté de la vitre, à cette heure là.

J’avale ensuite un grand café crème, une tranche de pain, un morceau de fromage, s’il en reste ...Comme j’ai très peu dormi, en général je ne sais plus tout à fait si la journée commence réellement ou si le sommeil reprendra ses droits quand le jour se sera définitivement ouvert au monde, aux bruits, aux cris des gosses que leurs mères accompagneront de force à l’école en jacassant avec d’autres mères empêtrées, elles aussi. Leurs chemins passent devant ma fenêtre, l’école est là bas, après trois immeubles.

C’était un jour qui semblait vouloir débuter comme ça.

L’école était passée, les éboueurs bien avant, leur concert de containers achevé, les bagnoles commençaient à produire des gaz pour conduire les géniteurs de la race conquérante au boulot. Je me sentais fébrile parce qu’entre deux vies. Ni le sort de l’une ni celui de l’autre n’était venu m’atteindre. Très tôt ces matins là il y a toujours un espoir qui semble vouloir s’éveiller. Des promesses que la lenteur du jour sera pleine d’aboutissements, puisqu’on aura avec ténacité et courage combattu l’angoisse. Comblé le vide si tenté que l’espace qui nous entoure dusse être plein, que la gloriole et les prétentions qui l’accompagnent puissent embellir notre image tout au plus le reflet que d’autres auront de notre aura.

Remplir sa vie est une quête qui m’a toujours obsédé et auquel la littérature ne donne pas de clefs dans l’univers qui se dessine de nos jours.

Un psychiatre me dirait que mon refus du sommeil est le reflet de ma crainte de devenir enfin adulte. Mais un psychiatre dira ce qu’il voudra j’ai toujours songé, bourré d’impertinence, que ma vie ne vaudrait pas un clou si je la vivais comme tous les autres.

Ce matin là comme d’habitude le sommeil a voulu l’emporter vers 9 h 30, mes bonnes résolutions du réveil de quatre heures s’enfuyaient.

Ma volonté allait glisser vers l’inévitable épuisement lorsqu’on sonna à la porte du jardin.

Je grignotais à la fenêtre de la cuisine un coin du rideau pour tenter d’apercevoir le visiteur. Mes lunettes étant restées sur le bureau, plisser des yeux se trouvait alors la meilleure chose à faire dans cette situation floue car les coups stridents redoublaient au dessus de la porte. Je ne pus apercevoir qu’une silhouette, celle d’un vieux costume noir presque sale. Je pensais à un huissier. Par expérience pour avoir visiter l’étude d’un de ces goinfres que j’avais trouvé crasseuse, je m’étais dans mon esprit fait une image de la profession qui ressemblait au seul décor que j’en connusse,

la désobligeance.

Il détournait déjà son regard du jardin et de la maison pensant que son impatience venait à suffire, il s’apprêtait à rebrousser chemin lorsque je toussais en m’approchant de la porte. Ma seule façon d’ouvrir la bouche pour m’enquérir du but de sa visite fut cette toux. Je pensais par ce genre d’accueil refroidir un peu son ardeur à me déranger. Il s’étonna, revirant son intérêt vers ma personne, je ne découvris son visage qu’une fois arrivé à trente centimètres du portail. Une maigreur existentielle sculptée ses joues qui s’abandonnaient au départ d’un menton volontaire. Je ne pus lui donner un âge si tenté qu’ayant peu dormi j’eusse encore l’âme à lui donner son âge. Son regard était mélancolique, usé, des poches sombres lui pendaient des yeux, son sourire semblait mimer l’incompréhension qu’il avait du affronter sa vie durant, enfin c’est ce qu’il me semblait, à l’instant.

Il avait quand même bien l’air d’un huissier dans son habit terne, sa cravate noire pincée sur un col de chemise étroit et rigide.

Il n’a pas souri, simplement eu l’air étonné de me voir.
-  Bonjour, c’est pour quoi ?

-  Pour qui ? Aurait été plus adéquate mais je supportais ce « pour quoi ? » avec autant d’acharnement de le voir s’en indigner.

Son sourire cinglant refléta tout d’un coup la froideur qu’il portait à mon propos, sa face mélancolique s’éclaira d’une lueur presque vandale.

-  Je cherche Hilda ... !
-  Vous avez du vous tromper de porte, je ne connais personne ici de ce nom.
-  Je sais qu’elle a vécu ici ...c’était ...

Ses yeux se mouillèrent comme au fond du regard d’un vieux démuni d’illusions.

Comme ces cadavres ambulants qui ont déjà déposé une part d’eux mêmes dans la terre qui les attend.

Il devint jaune, blafard avant de s’écrouler devant ma porte, inconscient, déchirant au passage son costume à la grille. Raide à présent il gisait sur le trottoir.

En courant récupérer les clefs de la grille j’appelais ma femme à la rescousse, elle qui dormait encore, l’autre allongé de tout son long sur le trottoir ou par chance personne ne dut passer à cette heure. J’ouvrais précipitamment la grille, à l’instant où ma femme posait un pied hors du lit, je l’agrippais lui sous les épaules, le tirant plus que ne le portant car la masse inanimée de son corps semblait s’alourdir de son coma soudain. Je poussais de l’arrière train les grilles qui s’étaient involontairement refermées sur la rue, les deux mains sous les aisselles je traînais son corps, ses pieds pantelants suivaient le reste. Il sentait mauvais, une odeur ignominieuse se dégageait de lui. Mes narines ne pouvaient que s’en plaindre, tête baissée penchée en avant pour l’extirper de sa situation grotesque. Je remarquais pendant le transport le renflement de son pied droit avec cette chaussure caractéristique d’un pied bot, lacée interminablement comme pour accentuer la marque extérieure de l’infirme.

Mes premières impressions s’en trouvèrent confortées car ayant côtoyé par l’entremise de mon premier flirt, Annette Dufloux, la disgrâce de son père infirme, je me souvins aussi que le pauvre homme était clerc de notaire. L’idée première que mon intrus écroulé là put pratiquer à son aise la profession d’huissier s’en retrouvait renforcer de part son infirmité révélée. Une chaussure brunâtre, entrelacée d’une trentaine de croisées....

C’est cette impression du passé qui me mettait mal à l’aise, me replongeait à l’enfance indigeste, aux souvenirs écœurants d’un pied bot qui claquait chaque matin en pratiquant notre escalier pour se rogner les sangs jusqu’à son étude.

Un autre souvenir vint alors atténuer cette image désolante : Annette jouant à répétitions « La lettre à Elise » sur le piano du salon, je me demandais en entraînant mon vieux fardeau à la conquête de l’escalier ce qu’elle était devenu face à l’éternité et si aujourd’hui un piano lui tenait toujours compagnie.

Mon intrus se réveilla lorsque le docteur étant venu apprécier la situation s’en allait.
-  Hilda, je cherche Hilda
-  Hé calmez nous mon vieux pas d’Hilda ici que ma femme et moi ...
-  Vous vous trompez ... je sais qu’elle vivait ici
-  C’est ça ... !

-  Je regardais ma femme, m’aurait elle cacher quelque chose, aurait elle pu s’appeler Hilda un jour sans que je m’en aperçoive un instant ?

Devinant d’un seul regard le fond de ma pensée, elle joignit le geste à la parole pour me faire comprendre dans quels délires elle me trouvait. Je refermais la porte sur le mystérieux inconnu alité sous la couette de la chambre d’amis.

Qui était Hilda ?

Le manque de sommeil ne m’aidait pas. Ma femme se recoucha, plus qu’inquiète, comment dormir apaisée à présent avec cet inconnu dans la chambre d’amis. Le toubib n’avait rien dit simplement que c’était un malaise occasionnel, qu’un peu de repos le remettrait rapidement sur pied
-  C’est un ami à vous ?
-  Mais non enfin, il est venu sonner à la porte ce matin c’est tout et s’est évanoui sur le trottoir en me parlant d’une certaine Hilda qui aurait selon lui vécu ici ...vous savez... vous qui êtes installé depuis longtemps dans le quartier...vous la connaissiez ?
-  Ah non, jamais rien eu de ce nom là ....bon, un peu de repos ne lui fera pas de mal. Ensuite priez le gentiment de rentrer chez lui ...vous savez de temps en temps les personnes âgées ont leur crise ...à l’hospice on en récupère souvent après une fugue de deux ou trois jours ...le cerveau envolé dans des limbes, perdus dans les cases de leur mémoire ou qui n’arrivent plus à remonter le fil du temps ... .

-  Hilda ...il s’était mis à hurler maintenant que le médecin était parti

Je rentrais dans la chambre, furieux.

-  Eh mon vieux on veut bien être gentil, vous laissez le temps de vous reposer mais il va falloir vous calmer.. .
-  Dreck Französisch ! Hurla-t-il en se redressant d’un bond ...je crois que c’est de l’allemand, il parle allemand ... Je devisais tout haut...Ma femme étant dans l’autre chambre
-  ah ! du sahst keine Hilda, französisch von scheisse

Il me fonçait dessus me bousculant dans l’entrebâillement de la porte, récupérant son pantalon puant d’une main, sa veste de l’autre ...

-  Je cherche Hilda me vomit-il sur le visage ; ses yeux se révulsaient, la colère lui montait ...il entreprit le tour de la maison comme si je venais la veille de planquer Hilda dans le moindre placard , le grenier , la cave, les derniers placards encore... ceux de la chambre. Je l’empêchais de pénétrer dans la notre craignant pour l’intégrité du corps de ma femme, il s’énervait le vieux avec sa puanteur pittoresque et ses yeux noirs devenus méchants, je dus redoubler de force.

-  Pas d’Hilda par là ...Nicht ...Hilda im Zimmer ...Sie begreifen ?

Je récupérais à l’occasion, trois déclinaisons retenues d’un cours d’allemand il y a trente ans. Il stressa encore quelques secousses, ultimes et s’effondra sur une chaise de la cuisine en pleurs, perdu dans ses miasmes chaotiques. Affalé de toute sa peine sur la table de la cuisine. Je n’avais pas cédé et le voilà qui fondait à présent, conquis et perdu.

La ville s’était parfaitement éveillée maintenant, les heures avaient tourné sans nous

Aabandonnés à notre hôte et son délire mystérieux. La matinée s’était écoulée sans que le décompte habituel que j’attribuais aux heures ne vienne traquer mon esprit. Je m’étais oublié l’espace d’une matinée, résolutions, rendez vous, projets de chapitres, tout avait flambé sous le feu de ce nouvel inquisiteur et là, il pleurait comme un gosse à qui on refuse sa poupée pour aller dormir.

Je m’approchais de lui, en posant une main sur son épaule, je l’ai senti tressaillir puis relâcher un peu la pression. Assis cote à cote à présent, je songeais à l’image que les mères au retour de l’école pourraient avoir de nous au travers des carreaux, en nous voyant engoncés l’un dans l’autre devant la table de ma cuisine.

-  ich habe Hilda verloren... all mein Leben
-  Bon, on la retrouvera ton Hilda,, t’en fais pas ...euh c’est comment ton nom ...

Je me permettais quelques familiarités suite à ce court moment d’intimité. Il semblait comprendre le français

-  Mon prénom est Joseph !

Il me regardait là avec ses yeux gavés comme deux éponges et rougis de tracas. Quelle métamorphose depuis tout à l’heure, son regard adouci et rincé par les larmes semblait presque limpide, doux. Une tâche surmontait sa paupière gauche, en souriant ainsi il apparaissait comme sympathique presque affable, limite généreux mais j’ai toujours eu un jugement faussé par ma propension à l’optimisme. Bon il sentait toujours mais l’odeur avec la détente passait pour un plus supportable.

Durant sa syncope, le médecin avait fouillé ses poches, le vieux n’avait aucun papier sur lui pas même un porte monnaie c’est un peu ce qui m’avait décidé à le garder au chaud quelques heures le temps qu’il reprenne des forces. N’étant pas du genre à appeler les flics pour un SDF sachant depuis quelques mois dans quel monde nous allions devoir vivre. Je préférais laisser la police sur le trottoir et les crèves la faim rentrer au chaud.

Bon mon vieux Joseph, d’où tu sors ?

T’as bien un squatt quelque part, ça y est mon imagination me jouait des tours, je l’avais parfaitement cerné. Je lui débusquais déjà des niches dans un entrepôt désaffecté de Montreuil, un laps de temps sous une toile de tente du canal St Martin . Je l’avais catalogué nettement désavantagé par la rudesse de notre beau pays et la société libérale que nous lui avions voté.

Il finit dans un soupir avant que de ne plus parler durant une heure
-  Hilda ....

Ce que je ne savais pas c’est l’endroit où son esprit était parti naviguer le temps que ma femme et moi préparions le repas de midi ...

...Un premier Mai, sous terre, à Berlin, le médecin est entré précédé de Madga, les six enfants dormaient encore, il était six heures quarante trois ...la veille ils avaient tous bu trois cuillers de sirop sédatif et aucun d’eux ne s’était réveillé de toute la nuit. Leur mère pensa qu’il y avait longtemps que les plus jeunes n’avaient pas aussi bien dormi. Le médecin injecta tour à tour une dose de morphine, six piqûres, Madga sortit sans une larme, elle qui avait été adoptée et élevée par un beau père juif, venait de faire assassiner ses propres enfants au nom de l’idéologie nazie qui permit d’exterminer six millions de juifs durant les cinq années les plus meurtrières de l’histoire de l’humanité. Goebbels avait préféré rester dans le couloir du bunker, sa fille cadette, une de ces filles qui quatre ans plutôt apparaissait dans les films de propagande nazie, représentant le renouveau de la race aryenne s’appelait, Hilda ...

-  Comment aurait elle pu survivre à cette honte ?

J’étais descendu récupérer une bouteille à la cave. Ma femme s’est retournée, surprise.
-  Il a encore déliré tout seul...
-  Joseph, t’es sûr que ça va ?

Il s’est redressé les yeux pleins de brouillard, j’ai bien vu que ses délires le reprenaient, le sang venait d’envahir le blanc des yeux, encore, comme tout à l’heure

-  Connaissez vous l’enfer ? ...
-  Dis donc, t’as rien de plus gai ? Tu sais moi, l’enfer, la religion c’est vague ...mon père était communiste alors...
-  L’enfer existe, il est bien réel, je pourrais vous le faire visiter ...
-  Pas la peine Joseph je sais où il se trouve dans ce monde... partout
-  Tu te trompes, aveugle, ce n’est qu’un rocher brûlant rien de plus que tu me décris là ...l’enfer est pire ...

die Hölle ist schlechter als das...

le 12 Juin 2007

ESPACE lUC EYRAUD



Publié le 16 juin 2007  par Luc M


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