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Les Sanglots
une nouvelle de Jean-Laurent Poli

Catégorie free littérature
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C’est l’Eté. Tout résonne, tout frappe les murs en brique et les sons , nomades , une fois au sommet de l’immeuble, se jettent dans le vide avec insouciance . Il y a un endroit dans l’immeuble où j’habite, d’où on peut les entendre entamer leur ascension . Parfois ils restent dans l’air , comme des abeilles, suspendus au-dessus d’une fleur puis s’éteignent dans un silence sans volupté . De l’endroit où je me trouve -sur mon lit- lequel est disposé en bonne intelligence avec le cours du fleuve, je peux, au prix d’une attention soutenue, identifier la source de chacun d’entre eux et je m’y essaie régulièrement plutôt que de compter des moutons , les nuits d’insomnie. Chacun sa méthode. Je connais assez bien l’immeuble et ses résidents pour y parvenir .J’ai l’ouïe fine. Comme d’autres ont du nez.

Avec le temps, ma capacité de discernement sonore s’est affinée car je ne peux pas dormir(si je commence à lire, des sifflements continus me torturent et aucun salut n’est à attendre de l’épuisement).Il faut bien que je fasse quelque chose pendant mes insomnies pour tenter de conjurer les effets de ces acouphènes. Donc j’écoute...

Le son est une matière merveilleuse pour l’imagination et je poursuis les sonorités avec l’ enthousiasme d’un chasseur de papillons.

Sans doute, à leur écoute , m’arrive-t-il de faire des contresens. Ainsi, cette nuit lourde d’orage menaçant où j’ai cru entendre un couple faire l’amour. Des râles de plaisir s’élevaient impudiques, jusqu’à mon chambre . J’ai perçu le grincement régulier d’un sommier, et un « chut » émis par un voisin dérangé dans son sommeil.

Or , c’est impossible.

Après réflexion : il n’y a pas, dans l’immeuble de couple en âge de faire l’amour , qui aurait pu faire grincer un sommier et déranger un voisin. J’écarte d’emblée l’hypothèse de plaisirs tarifés . Il aurait fallu que quelqu’un fasse venir un ou une prostituée et les habitants de l’immeuble sont trop conformistes pour prendre le risque d’être la cible du « qu’en dira-t-on ? »

Il y a bien la maîtresse de Monsieur Guilbert le policier en retraite du cinquième-les choses sont installées depuis si longtemps maintenant que même sa femme, une italienne peu amène ne dit plus rien - mais les frasques du vieux jouisseur ne sont pas tolérées dans la demeure quand la maîtresse de maison s’y trouve.

Et elle s’y trouve !

Je l’ai aperçue ce matin , montant son cabas, de retour des commissions pendant que je relevais mon courrier. Dont acte. Ce ne peut être le fringant Guilbert, ce con de flic.

Le fils de Madame Dardille ? On le dit un peu attardé et sans doute l’est-il ...

Obsédé en tout cas. Cela ne fait aucun doute. A cinquante trois ans, célibataire, il vit encore chez sa mère qui ne se départit jamais d’ une humeur maussade et toutes les raisons du monde d’être dépressive. Sa silhouette massive impressionne même s’il titube constamment à cause de la boisson. S’il lui prenait l’envie de regarder un film pornographique dans sa chambre ce n’est pas sa mère qui pourrait l’en empêcher.

Il la battrait.

Et puis, prude comme un fils oedipien, il aurait coupé le son...et puis... le son que j’ai entendu n’a rien d’un son fabriqué. Les râles n’ont pas ce côté forcé d’acteurs qui simulent.

Alors ?

Il faut bien s’y résoudre . Les sons ne cessent de trahir.

Par quel arrangement secret se sont-ils associés pour me tromper ?

La nuit, dernière, les acouphènes ont gravi une marche sur l’échelle du supportable et je n’ai pu fermer l’œil, une fois de plus. Vers quatre heures du matin un bruit troublant est venu jusqu’à moi. C’est la première fois que je l’entendais . Comme d’habitude, j’entrepris de rendre à César, ce qui appartient à César. Au son, sa source. Je tends l’oreille avec une attention extrême. La source n’est pas identifiable mais au moins, je suis sûr de la réalité de son existence. Pas de doute possible...

Au début , sa présence, scabreuse, intermittente me fait un peu peur. Un mélange de chatte en chaleur et d’enfant piaillard. Et puis, il a bien fallu que je me rende à la raison.

Quelqu’un pleurait en son for intérieur .

Ces sons émis par une voix inconnue étaient des sanglots.

*

D’où pouvaient-ils provenir ? Du deuxième ?...non ! Les Garrot n’ont ni chats ni enfants . Au dessus ? Peu probable ...Le son feint de partir du cinquième mais rien n’est moins sûr pour un son !

Du cinquième droite ? La série de petits bruits comme regroupés en triolets s’élève de sous un oreiller . Ces sanglots sont ,comme on dit, étouffés et l’étouffoir trop efficace pour être seulement un drap. Sans doute une couverture, peut-être un traversin. Je me redresse sur mon lit et arrête de respirer, concentré . Décidément il ne s’agit pas d’ un enfant ou d’une chatte. Ces sanglots sont ceux d’un adulte.

Un homme , une femme ? Je l’ignore. Je les perçois ...comme très expressifs. Ces sanglots viennent de strates profondes. Ils sont les témoins d’ une grande douleur enfouie. De celles qui affectent jusqu’à celui qui -pour ne pas en comprendre la raison - les subit .

Douloureux , plutôt longs, ils alternent avec de courts silences. Entre les pauses, leur régularité est métronomique. Ignorant de ce qui peut les susciter , je me livre à des conjectures. Quelqu’un dans mon immeuble- j’ignore encore s’il s’agit d’un homme ou d’une femme ou même d’un enfant- traverse une mauvaise passe au point de ne pouvoir la nuit réprimer un terrible chagrin ... Qui pleure ainsi ? Pour je ne sais quelle raison, je pense à la veuve . La veuve du troisième gauche.

Oui... parce qu’elle est veuve .

Un être seul est malheureux. Honte, honte. Et pourquoi donc ? Je m’en veux d’une réaction aussi primaire, d’un cliché sans nom. Après réflexion je me dis que je suis bourré de préjugés. Etre veuve n’est pas forcément une situation qui se vit mal. Peut-être même se porte-t-elle comme un charme .Peut-être même est-elle une happy weadow (comme disent les vieilles romancières anglaises)qui fait défiler les amants et retrouve auprès d’eux seconde jeunesse. Je m’en veux à présent de me livrer à des hypothèses aussi saugrenues.

La veuve de mon immeuble est d’une méchanceté exceptionnelle. Envieuse, jalouse jusqu’à haïr... ce qui n’est pas forcément un signe de bonne santé. Mais rien à voir avec le malheur.

Le lendemain matin je croise dans l’escalier M.Garrot qui descend les marches... trop lentement pour ne pas m’intriguer . Je l’observe furtivement en le dépassant. Son regard est fixe et il hoche la tête avec difficulté. Son bras droit paraît replié dans une attelle comme s’il avait un membre fracturé. Sa femme l’attend en bas. En me voyant, elle pose son sac sur la rampe.

-  Vous avez vu dans quel état il est ? me dit -elle avant même de me saluer.

-  Non dis-je, embarrassé de n’avoir rien remarqué.

-  Mon mari a fait une hémorragie cérébrale il y a deux mois. Heureusement la zone du langage n’est pas touchée .

-  Heureusement...

-  Mais tout le côté droit est paralysé...

La fixité de son visage que j’avais pris pour du mépris quand je l’avais croisé avait donc une explication.

-  Il va commencer la rééducation ...

Pendant que je parlais à sa femme ,Monsieur Garrot descendait les marches à tâtons . Je vois mieux son visage glacé par la phase de sidération. Une sorte de sourire figé (au sens propre) le balafre d’un curieux rictus. Il y a quelque chose d’enfantin dans l’expression. Sa mobilité réduite, ses yeux qui semblent à la recherche de quelque approbation...

-  C’est bien, c’est bien... lui dit sa femme comme si elle parlait à un enfant.

La nuit suivante les sanglots reprirent de plus belle.

Une espèce de neige mouillée tombait sans discontinuer J’essayais d’aérer mon appartement mais sitôt la fenêtre entrouverte le froid inhabituel pour un mois d’août et une humidité entreprenante me dissuadèrent de renouveler l’expérience. Les sanglots montèrent en intensité. Plus insistants. Plus lourds de plainte. Le bruit venait de la salle de bains des Garrot .

Et si c’était M.Garrot ? me demandais-je dans un élan de logique simpliste.

Affecté par son accident cérébral et pour ne pas inquiéter sa femme peut-être se rendait-il chaque nuit dans la salle d’eau où pour dissimuler sa douleur à son épouse il pouvait pleurer à son aise...

J’étais sur le point de le croire (maudit préjugé encore : un homme malade ne pleurniche pas forcément) quand un bruit soudain, filtra par la cloison voisine .

Il venait de l’appartement de mes voisins de palier .Je collais l’oreille contre le mur. Pour arrondir leurs fins de mois, les Hollande hébergeaient en colocation des étudiants chinois membres d’une association culturelle. Je les avais croisés plusieurs fois dans le couloir. La pièce voisine de ma chambre donnait sur celle louée par les étudiants . Le chinois...bien sûr, tout s’explique pensais-je . Une langue à ton ...très aiguë. Voilà pourquoi les sanglots m’étaient apparus comme ceux d’un enfant piaillard et les miaulements étranglés comme l’appel au rut d’une chatte en chaleur. Le lendemain matin je guettais par l’œil de perdrix la sortie de ma voisine pour voir à quoi ressemblait ma juvénile pleureuse Au moindre bruit de clé dans la serrure je me précipitais . J’ouvris la porte et tombais nez à nez avec madame Hollande. En me voyant elle lança un « bonjour » trop sonore pour être naturel presque... à l’envi.

-  Ça va ? dis-je en écho d’un ton fort peu naturel lui aussi.

Je n’ai jamais entretenu de commerce particulier avec cette femme au cœur sec et pris sur moi cependant de lui faire un brin de causette . Les linguistes appellent cela la fonction phatique. Un simple contact presque animal pour s’assurer que le fil ténu de la communication n’est pas rompu.

Je l’interrogeais sur ses « pensionnaires ».

-  Je n’ai personne en ce moment répondit-elle sèchement , surprise par un questionnement qu’elle jugeait sans doute intempestif.

Elle me lança un regard suspicieux et mauvais qui me donna la chair de poule .

Je m’éloignais, inquiet.

Pendant plusieurs jours de la semaine qui suivit, je n’entendis plus rien. J’étais comme soulagé . Mais très vite les choses recommencèrent . Le bruit venait cette fois de la cave (j’habite au premier étage). Au début j’avais pris le son insidieux qui montait du soupirail proche de ma fenêtre pour celui d’un sabbat de rats affamés mais très vite les couinements incessants s’étaient mués en ronronnements lugubres et rauques, en piaillements intermittents qui avaient un air de famille. La porte des contresens s’ouvrit à nouveau à grands battants.

Dans l’immeuble, on racontait depuis des lustres l’histoire d’un clochard qui avait trouvé refuge dans la cave par le passé.

Monsieur Guilbert l’avait ramassé un matin d’hiver. Nul ne savait au juste combien de temps il était resté dans la cave vidée par un locataire qui avait donné son congé. Le SDF, d’une incroyable discrétion s’était protégé des regards de tous, se gardant de faire le moindre bruit pour pouvoir mener pendant plusieurs mois une véritable existence souterraine.

Et s’il était revenu ? m’interrogeais-je .

Le questionnement d’obsédant devint obsessionnel.

Je grimpais quatre à quatre les marches de notre vieil immeuble construit dans les années trente et frappais à la porte du vieux Guilbert . Il ouvrit sa porte lentement.

-  Oui ?

Un peu confus, je restai sans voix face au vieil homme en peignoir qui parut étonné de ma visite.

-  Monsieur Guilbert. J’ai égaré les clés de ma cave .

Mécaniquement le vieillard ouvrit un placard près de la porte d’entrée d’où il tira un trousseau de clés qu’il me tendit.

-  Monsieur ...
-  Oui...
-  Vous vous souvenez du clochard qui s’était installé dans notre cave ?

-  Un sacré filou celui-là. Il a passé plus de huit mois dans l’immeuble sans que personne ne s’en aperçoive.
-  Vous savez ce qu’il est devenu ? Le pauvre bougre est mort maintenant. Les policiers l’ont retrouvé congelé près d’une station de métro l’hiver dernier.

Je n’eus pas le temps de le remercier qu’il avait déjà fermé sa porte. Mon homme était mort et il était peu probable qu’un nouvel occupant ait eu accès au sous-sol après les mesures de représailles du vieux Guilbert. Je descendis à la cave pour inspection.

Les rats...les rats... pensais-je . Il fallait que je me fasse à cette idée.

Je fis tourner les clés de la cave dans la serrure et pénétrais dans le sous-sol. Les caves comme dans de nombreux immeubles parisiens donnaient sur un abri qui avait dû servir pendant la deuxième guerre mondiale. Il fallait se baisser pour accéder à un boyau qui s’enfonçait sous la terre. Au bout du boyau une petite table d’allure janséniste et une chaise en osier étaient posées au centre d’une vaste salle . L’hiver quarante deux ,une quinzaine de personnes avaient patienté des nuits entières sous les bombes. Une loupiote éclairait faiblement l’endroit, suffisamment cependant pour pouvoir lire des inscriptions enfantines sur les parois. Mon ombre disproportionnée dansait sur ces parois comme sur l’écran d’une lanterne magique. Je m’assis sur la chaise et restais deux longues heures dans ce silence apaisant dans une position que d’aucuns jugeraient fétale, d’autres, philosophique.

On se fait beaucoup d’idées fausses sur le malheur des autres sans doute pour se rassurer pensais-je.

Au bout de quelques mois j’eus la certitude qu’aucune des personnes de l’immeuble n’avait de raison objective de sangloter. Et ce constat me remplissait pour la première fois de mon existence d’une sorte de béatitude comme si j’étais moi-même à l’origine de cette absence de souffrance et de malheur. Je ne comprenais pas pourquoi d’ailleurs mais j’en fus heureux. Hormis des rêves terribles dans lesquels des clochards à tête de rat hurlaient avec des voix de bébés des obscénités à des étudiants asiatiques ou encore des descendeurs d’escaliers aux visages striés de coups d’épée se faisaient menotter par des policiers très âgés je passais des nuits raisonnables.

Je décidais d’en finir alors avec les sanglots qui étaient pendant cette période devenus mes compagnons solitaires. Pour me convaincre de leur réalité et afin de pouvoir les disséquer sur le plan acoustique je m’équipais comme un professionnel .Là, je m’étais préparé. Pas moins de quatre magnétophones . Un dans chaque coin de la pièce. Je les déclenchais simultanément et passais de l’un à l’autre pour vérifier les indicateurs avec une certaine fébrilité. C’était plus fort que moi , il fallait que je m’assure de leur existence. Les appareils se mirent à tourner régulièrement avec un bourdonnement linéaire.

Tout à coup les sanglots se levèrent crescendo dans la pièce. Je les entendais parfaitement et fus pris d’une sorte de plaisir intense. Ils étaient là. Je les percevais. Ils allaient enfin être capturés. Il me sembla même qu’à ce moment précis leur puissance sonore gagnait encore en intensité. Je vérifiais les compteurs. J’avais raison. L’aiguille de chacun des magnétos entamait une valse hésitation et s’agitait sur son axe. Je lâchais mes magnétos sur les félins sinistres.

Après quelques heures d’attente, bercé par le ronronnement des machines et le côté métronomique des sanglots, je finis par m’endormir.

A mon réveil je rembobinais les cassettes et passais d’un appareil à l’autre en appuyant sur la touche lecture avec avidité.

J’attendis à nouveau plusieurs heures que le magnétophone rende à mes sens les bruits qu’ils m’avaient volé. Comme un cinglé je revins en arrière à plusieurs reprises , numérotait les passages ,jonglait avec les touches « accéléré » et « review ».

J’écoutais les bandes seconde après seconde sans succès. Rien. Pas un son ne sortit des appareils.

Ces sanglots sont ceux d’un fantôme me dis-je. Ils ne laissent pas de trace.

C’est alors que je compris ce qui se passait... Ces sanglots que j’entendais résonner depuis des semaines émanaient de moi et de moi seul . Ils étaient l’expression sonore de ma profonde incapacité à être . Ces sanglots étaient ceux de ma profonde tristesse...Un son envoyé du néant pour me convaincre de mon état. Le signe d’un Dieu dévoyé qui faisait retentir en moi avec effroi le silence d’une misère existentielle dont je croyais ceux qui m’entouraient seuls dépositaires. Je compris qu’il pleurait en moi à mon insu et la cataracte assourdie qui m’avait alerté semblait ne plus pouvoir arrêter son flux de larmes internes.

Eternelles.



Publié le 21 juin 2007  par Jean-Laurent Poli


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Forum de l'article
  • Les Sanglots
    une nouvelle de Jean-Laurent Poli
    16 septembre 2007
    bien encore une autre
  • Les Sanglots
    une nouvelle de Jean-Laurent Poli
    17 septembre 2015, par LizaBrien
    Nice read. I like reading this. Thanks for sharing this story here. - Green Water Technologies
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