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Ce partage d’un regard sur le Viêt Nam n’a aucune prétention sociologique, ethnologique, économique ou politique. Il traduit simplement le bonheur de rencontrer l’autre immergé dans l’humeur légère des gens et lieux. Un parfum du Viêt Nam.
Á Franca Maï
Il fait jour depuis une heure sur l’Asie orientale. Six heures et demie, le Boeing se pose sur la piste mouillée. Les files des passagers se résorbent lentement devant les îlots vitrés du contrôle des visas soigneusement épluchés par des hommes en uniforme beige et rouge recouverts d’une casquette sévère de mêmes couleurs. Sans nous voir, ils regardent les caractéristiques des visages et les comparent aux photos des passeports avant d’abattre le sésame du tampon rouge. Au-delà, des porteurs se proposent, des rabatteurs pourvoient toutes sortes de taxis, d’autres tiennent un bâton surmonté d’un carton sur lequel est écrit le nom de la personne attendue.
L’aéroport de Nôi Bài est à une quarantaine de kilomètres de Hanoi. L’air est chaud et humide comme le beurre fondu. On est dans la deuxième moitié de juin. C’est la saison des pluies.
Le long de la route, de gigantesques portiques en croisillons de métal ancrent leurs pieds de béton dans les rizières et soutiennent des panneaux publicitaires vantant les mérites d’une marque d’automobile japonaise ou ceux d’un écran plat, tandis que sous cet appel de l’autre monde le paysan dans la boue conduit le buffle tirant l’araire de bois.
Et sous leurs larges chapeaux coniques les protégeant de la pluie comme du soleil, des femmes courbées à perte de vue au milieu des tombes repiquent le plan de riz avec une telle obstination, ne laissant à personne d’autre le soin d’une promesse de nourriture pour leurs enfants, qu’elles semblent attribuer aux hommes le rôle secondaire de chef de famille, de chef de la ville, de chef du gouvernement.
On entre dans Hanoi par une étroite porte excentrée que les hasards de la géomancie ont jeté là il y a dix siècles. Nous sommes dans le centre ancien des trente-six rues des corporations qui ont échappées à la destruction des guerres comme par enchantement.
De grands arbres aux troncs noueux, barbus de racines aériennes, bordent les rues et s’imbriquent dans les vieilles maisons étroites et profondes aux enduits jaune, formant par endroit un véritable tunnel végétal servant de présentoir aux échoppes qui y suspendent leurs articles de ferblanterie, posent leurs autels domestiques du culte des ancêtres à la croisée des branches, appuient leurs échelles de bambou à vendre et piquent des bouquets de baguettes d’encens dans les brèches de l’écorce. Des brins épars rouge se consument et fument entre les racines qui soulèvent les trottoirs parsemés de cyclo-pousse endormis sous leurs capotes rapiécées où tambourinent les aiguilles de la pluie. L’averse s’arrête comme elle est venue. Le soleil sort et brûle.
Les Hanoiens sont jeunes. Ils disent qu’il fait très chaud pour la saison et qu’il y a un déficit d’eau en cette période de l’année, tandis qu’on ruisselle de pluie et de sueur, cernés de lacs. Le porteur de glace sur son cyclo rouillé a commencé la chaîne du froid, il scie et casse à l’aide d’outils oxydés des pains de glace gros comme des poutres. Devant les maisons, la moindre marche donnant accès à un rez-de-chaussée porte en son milieu un étroit plan incliné de bois ou de ciment permettant de rentrer vélos et mobylettes dans les maisons de peur que le voleur passe.
Il en est ainsi dans tout le Viêt Nam. Devant, un camion bâché transporte des détenus, reconnaissables à leur chemise et pantalon de tissu blanc à larges rayures vertes, verticales sur le corps et les jambes, horizontales sur les bras. Le lac Hoàn Kiêm est le noyau liquide du vieil Hanoi, le rond-point pour aller au nord de la ville, au sud, à l’est, où à l’ouest vers la cité moderne et aérée. Celle des tours colorées, du concert interminable des avertisseurs de mobylettes, des récents klaxons à écho adoptés par toutes les voitures, des cornes enrhumées ou féroces des autobus noyant les sonnettes des vélos et les cricris des cyclo-pousse...
Dans le boucan et le tohu-bohu de la jeunesse vietnamienne, les klaxons ne me disent pas : « Sors-toi de là ! » mais : « Attention je suis là ! » C’est aussi à l’ouest que se trouve le temple de la Littérature.
Moderne, il l’a toujours été puisqu’il fut la première université il y a mille ans. Devant son entrée, des enfants pauvres vendent des billets de loterie, des infirmes mendient. Le Vietnamien âgé fréquente ce lieu en portant lentement sa maigre silhouette avertie et recueillie, le fils le parcours plus rapidement dans un imperméable de plastique jaune vif, la petite-fille mince comme une liane porte un chapeau fantaisie et des gants montant au-delà des coudes pour ne pas bronzer, car la peau blanche est toujours tenue comme étant plus belle que celle dorée. Dans ce temple, de jeunes parents photographient à l’aide de leur téléphone portable customisé de nacre les enfants qui caressent la tête des tortues de pierre alignées soutenant les stèles antédiluviennes gravées des noms de lettrés, parce que caresser la tête des tortues procure chance et bonheur. Des amoureux sur leur nuage arrivent en mob, lunettes de soleil pour lui et minijupe pour elle assise en amazone à l’arrière : ils s’entravent au seuil de bois qui doit être enjambé à chaque porte, et ils rient. Les valeurs sociales ancestrales sont prégnantes comme franchies sans façon. L’Histoire fut suffisamment dramatique pour que le présent soit bonheur. Hanoi est grave et frivole, profonde et légère. Sa jeunesse pressée et souriante porte ce tee-shirt en vogue sur lequel est écrit : We’re the future nothing can stop us (Nous sommes le futur et rien ne peut nous arrêter). Tout le monde est averti.
Départ en train pour Lao Cai, ville frontalière avec la Chine située dans le grand nord-ouest, à neuf heures de trajet. Au Viêt Nam, les liaisons sont si difficiles que la distance s’évalue en heure et non en kilomètre.
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