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Régis Schleicher « L’hypothèse que nous défendions a failli » par Dominique Simonnot

Catégorie société
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(JPEG) Régis Schleicher, ex-membre d’Action directe incarcéré depuis 1983 après la mort de deux policiers, sera jugé en novembre pour tentative d’évasion :

« L’hypothèse que nous défendions a failli »

Ancien membre d’Action directe (AD), Régis Schleicher, 48 ans, est incarcéré depuis vingt-deux ans. Condamné à la perpétuité pour la fusillade de l’avenue Trudaine, à Paris, qui, le 31 mai 1983, fit deux morts et un blessé grave chez les policiers. Quatre autres d’AD ont été condamnés à la perpétuité pour les assassinats de Georges Besse, le patron de Renault, et du général Audran, commis au nom de « l’anti-impérialisme », deux ans après l’arrestation de Schleicher. Ce dernier sera jugé les 24 et 25 novembre et les 1er et 2 décembre pour avoir tenté de s’évader. Cette interview a été réalisée par courrier depuis la centrale de Clairvaux.

Comment s’écoule le temps en prison ?

Demain est identique à hier, ou à trois années en arrière, insipide.

Le temps en prison est figé, mais la vie s’écoule.

Vivre dans l’atemporalité fabrique à la longue des êtres indifférents à tout ce qui ne les implique pas directement. En ce sens, on peut dire que le temps carcéral tue l’homme social. Ceux qui ne sont pas des anges furent mes compagnons d’existence, ces deux décennies. Pour certains, je les ai appréciés. Il y a eu des moments d’estime, d’amitié, de tension et de violence aussi, mais, globalement, une prédominance de la superficialité. Ici, personne ne s’est choisi, la prison est un monde d’images, d’apparences. Qui s’en départ s’expose. Ici, c’est la bêtise réglementaire qui régit le plus souvent le quotidien, jusqu’à vous placer en spectateur de vous-même. Le plus grand nombre perd ainsi, au fil des ans, la capacité de s’autodéterminer. Se fondre dans le moule, abdiquer toute spécificité est vendu comme l’archétype de la « normalité », et la veulerie érigée en parangon de gestion de sa vie.

En avril 2003, vous tentez de vous évader de la centrale de Moulins, la plus sécuritaire d’Europe. Vous pensiez réussir ?

C’était un projet fou, mais je le considère encore comme un acte de vie. L’affirmation de mon refus de la mort lente, sans doute l’expression de ma désespérance d’homme libre et encore debout. Nul ne peut abdiquer sa liberté, d’autant moins qu’on lui refuse le bénéfice du droit commun après avoir, durant des lustres, invoqué l’Etat de droit pour le réprimer...

Quels projets contient votre demande de libération conditionnelle ?

La question de ma résidence hors de la région parisienne ­ j’y suis interdit de séjour ­ a été résolue par un hébergement en province. En février, le tribunal de l’application des peines a estimé : « Ce choix paraît cohérent avec la situation personnelle du condamné. » Par ailleurs, le syndicat CGT des correcteurs, dont je suis adhérent, et deux éditeurs indépendants s’engagent à me procurer un emploi de correcteur-réviseur. Après plusieurs rejets sur la base de motivations fantaisistes, depuis 2003, les magistrats refusent mes demandes en invoquant le fait que je n’ai pas encore été jugé pour ma tentative d’évasion.

De toute façon, il y aura toujours plus de prétextes à montrer que nous restons enfermés, comme dissuasion pour ceux qui luttent, plutôt que de nous libérer.

Quel regard portez-vous sur la fusillade de l’avenue Trudaine ?

Deux hommes sont morts. Les seuls qui s’en souviennent sont leurs proches. Sans doute trop « anonymes », pas assez « nobles », pour que le système qui les mandatait s’en souciât deux décennies après. Un de mes camarades fut tué, dans des conditions assez voisines. Personne ne s’en est ému, sauf des proches. Dans ces deux cas, il s’agit de rencontres fortuites entre deux groupes de personnes armées, dont chacune, à tort ou à raison, pense qu’elle représente la légitimité et le (bon) droit.

Lorsque les armes sortent, il n’est plus question de morale, de justice ou de quoique ce soit d’autre. Survit celui qui a les meilleurs réflexes, et une part de chance. C’est terrible, mais c’est ainsi.

Et sur les actes d’AD, les assassinats commis après votre arrestation ?

Pour M. Besse, là aussi et toujours, il y a la douleur des proches que le temps n’efface pas, les autres se satisfont d’autant mieux de sa mort qu’ils l’exploitent. Dans l’esprit de mes camarades, sa mort, cette action était censée, je cite « ralentir [la] marche de la recomposition bourgeoise et aggraver ses contradictions internes, et ainsi l’affaiblir dans la guerre des classes ».

A vingt ans de distance, force est de constater que l’hypothèse que nous défendions a failli.

A moins d’obnubilation, de cécité intellectuelle et d’incapacité à comprendre le mouvement réel des choses, il convient d’accepter que le mouvement révolutionnaire et le mouvement social nous aient donné tort.

Alors, lutter, ou lutter de la manière dont nous et des milliers d’autres avons lutté, était-il une aberration, un « non-sens » ?

Au plan de l’éthique, on a toujours raison de vouloir combattre l’injustice et l’oppression, la misère.

Par ailleurs, notre engagement fut fonction de la connaissance, de l’expérience et du patrimoine qui étaient ceux du mouvement révolutionnaire, alors. Certains affirmaient que le pouvoir est au bout du fusil. J’adhérais à cette thèse. D’autres, qui la professaient, nous ont laissé l’assumer. Cela étant, indéniable est le fait que notre pratique a eu des conséquences terribles. De part et d’autre, la mort, le poids de l’absence, des existences brisées, la souffrance des proches.

Le bilan humain est lourd. Dans tous les cas, la responsabilité des morts est la nôtre et dans « nôtre » il y a aussi mienne.

Vingt-deux ans ont passé depuis votre incarcération, quel homme êtes-vous devenu ?

C’est à mes proches qu’il faudrait demander. J’espère me montrer à la hauteur de leur confiance, de leur amour indéfectible, de l’espoir qu’ils fondent en moi. Je sais le caractère insoutenable que représente, pour ceux qui restent, la disparition d’un être cher. Je sais aussi que, contrairement à ce que j’ai moi aussi professé, le monde ne s’appréhende pas en termes manichéens, ni binaires. Car, à penser ainsi, on a toujours une « bonne raison » de vouloir supprimer son prochain. Cela étant, tout ce que je sais aujourd’hui, ce n’est pas la prison qui me l’a enseigné. Et, n’en déplaise à ceux qui me maintiennent enfermé, je demeure un militant communiste.

source : liberation



Publié le 23 octobre 2005  par torpedo


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