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Bill Gates à la conquête du Sud

Catégorie société
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Le partenariat entre Microsoft et l’Unesco risque d’assujettir les pays en développement. Bill Gates à la conquête du Sud

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Par Sergio Amadeu DA SILVEIRA, Benoît SIBAUD et Frédéric COUCHET Liberation.fr

le 17 novembre, Bill Gates, en déplacement à Paris, rendait visite au siège de l’Unesco pour signer un accord de partenariat avec l’organisation. L’accord définit huit objectifs pour lesquels l’Unesco et Microsoft se promettent de travailler ensemble, en échangeant expérience, savoir-faire et projets de développement.

Aussi louables que soient ces objectifs, nous nous étonnons de voir l’Unesco choisir de les mettre en oeuvre avec le concours de Microsoft. Cela, d’autant que l’organisation internationale a montré par le passé des signes importants de soutien au logiciel libre, mettant en ligne un portail qui lui est dédié, reconnaissant le projet GNU (1) comme « Trésor du monde », ou encore en soutenant le développement du live CD Freeduc du projet Ofset (2). Le rapport annuel 2003 de la Cnuced concluait que « les logiciels libres pourraient dynamiser le secteur des TIC dans les pays en développement » et l’Unesco affirmait, par la voix d’Abdul Waheed Khan (département Information et Communication) : « L’Unesco a toujours encouragé l’extension et la diffusion de la connaissance et reconnaît que dans le domaine du logiciel, le logiciel libre diffuse cette connaissance d’une manière que le logiciel propriétaire ne permet pas. »

Pourtant voilà qu’avec la signature de ce partenariat nous avons le sentiment de voir cette honorable institution se détourner d’une opportunité réelle de réduire la fracture numérique dans les pays en développement. Car quels seront les effets à terme pour les deux parties ? A les examiner, on s’aperçoit qu’il s’agit de « retombées commerciales » en ce qui concerne Microsoft tandis que c’est le terme de « conséquences négatives » qui s’impose pour ce qui regarde les pays du Sud...

La firme de Redmond, en échange d’un investissement minime ­ la mise à disposition de copies de programmes déjà amortis ­ obtient l’opportunité d’asseoir sa pénétration commerciale dans les pays du Sud, auréolée du prestige et du pouvoir prescripteur d’une grande organisation internationale. Pour les pays en développement la liste des conséquences et des abandons est plus longue.

En promouvant le logiciel propriétaire, l’accord incite les pays en voie de développement à percevoir le logiciel comme une chose que l’on achète plutôt que de la construire, comme un produit industriel plutôt qu’une technique culturelle qui mérite d’être enseignée et partagée. L’accord adhère à l’idée qu’il est acceptable de renoncer à des libertés essentielles dans le seul but d’avoir accès à certains programmes informatiques. L’éducation et la culture ne se résument pas au savoir-faire et à la connaissance : elles sont également faites de valeurs. Quand le logiciel est utilisé comme véhicule d’éducation et de culture, ces valeurs ne devraient pas être reléguées au second plan.

Si les pays en développement aspirent à réduire la fracture numérique qui les sépare des pays industrialisés, ils ne comptent pas y sacrifier leurs spécificités linguistiques et culturelles. Or un éditeur comme Microsoft, dont on leur propose de devenir les clients captifs, n’est pas en mesure de développer des versions de ses logiciels dans des langues ou pour des usages qui ne lui offrent pas un débouché commercial rentable. Tel n’est pas le cas du logiciel libre où l’engagement, bénévole ou non, d’un nombre réduit de personnes permet cette localisation. Le navigateur Internet Mozilla peut ainsi désormais être utilisé avec une interface en luganda, grâce aux efforts d’une petite équipe de huit personnes. Cette traduction a été menée à bien en moins d’un an par une équipe de huit utilisateurs motivés, dont quatre traducteurs, sans financement et sans organisation formelle.

Comme le soulignait très récemment l’Association ivoirienne GNU/Linux et les Logiciels libres : « pour apprendre, il faut comprendre ». On voit effectivement mal comment les étudiants en informatique des pays en développement s’approprieraient des techniques dont l’essentiel leur demeure dissimulé ? On cerne encore plus mal la légitimité en matière d’enseignement d’une firme dont le modèle commercial repose en grande partie sur l’interdiction de l’étude et de l’emploi des procédés techniques qu’elle met en oeuvre ? À l’opposé de cette mentalité étriquée, la philosophie du logiciel libre est fondée sur la mutualisation des savoirs, parfaitement en harmonie avec la culture du partage traditionnelle de nombre de pays en développement, en particulier africains. Un slogan éculé de l’aide au développement daté des années 70 proclame : « En donnant un poisson à un homme, on le nourrit un jour ; tandis qu’en lui apprenant à pêcher on le nourrit toute sa vie. » A l’ère de l’informatique, en donnant un logiciel propriétaire à un homme, on en fait un simple consommateur de technologie ; tandis qu’en lui offrant la possibilité de s’approprier la technique du logiciel libre, il en devient producteur.

En faisant le choix du logiciel propriétaire, un Etat se limite à louer une technologie ­ location qu’il acquittera sous forme de licences renouvelables et de mises à jour payantes de ses outils. Dans le cas du logiciel libre, le développement logiciel sera réalisé localement, et ces capitaux qui partaient à l’étranger resteront dans le PIB. La capacité à entreprendre dans la société de l’information dépend prioritairement de l’accès aux logiciels sur lesquels elle s’appuie. Un industriel qui serait dépendant d’un fournisseur en situation de quasi-monopole qui lui interdit de modifier lui-même ses outils logiciels pour les adapter à son activité perd tout espoir d’entrer un jour sur un pied d’égalité dans la compétition mondiale. Une industrie basée sur le logiciel libre se place, elle, d’emblée, au même niveau de technologie que les plus grands acteurs internationaux. A l’heure de la société de l’information, seul le pays qui maîtrise ses outils logiciels peut espérer maîtriser son développement. Faute de quoi, il est victime d’une colonisation rampante d’abord économique et culturelle, puis, au final, politique. Pour s’en convaincre, il n’est qu’à observer les intenses efforts de lobbying antilogiciel libre menés actuellement par les Etats-Unis au sein du Sommet mondial sur la société de l’information (SMSI).

Outre son efficacité, les responsables politiques attendent d’un système de communication que les délibérations qu’il mène en son sein et les décisions qu’il s’apprête à prendre ne soient soumises ni au regard ni à l’influence d’un tiers, qu’il s’agisse d’une puissance étrangère ou d’intérêts privés. Assurances que ne peuvent en aucun cas délivrer les produits Microsoft en raison du caractère confidentiel et dissimulé de leurs codes source. Dès l’année 2000, un rapport de la Délégation des affaires stratégiques, dépendant du ministère français des Armées, pointait d’ailleurs la collusion entre la NSA (National Security Agency) et Microsoft, allant jusqu’à dénoncer, en restant toutefois prudemment au conditionnel, la présence de fonctionnaires de la NSA parmi les équipes de développeurs de Microsoft. Quatre ans plus tard, le rapport parlementaire sur l’intelligence économique commandé par le gouvernement Raffarin au député Bernard Carayon soulignait les mêmes dangers attachés au logiciel propriétaire en matière d’indépendance informationnelle. Le logiciel libre, dont le code source est vérifiable par tous, n’est pas suspect des mêmes collusions Etats/intérêts privés. Lui seul peut garantir aux pays du Sud qu’en rattrapant leur retard technologique, ils n’abdiquent pas en même temps une part de leur souveraineté.

Nous exprimons la crainte qu’à travers ce partenariat, avec le concours bien involontaire de l’Unesco, Microsoft ne s’apprête à forcer la main des pays en développement pour les placer sur la voie, non pas d’un développement durable, mais d’une sujétion tout aussi durable. Nous craignons que le « cadeau » de Microsoft ne soit le « baiser de la mort » donné à la recherche et à l’industrie logicielles de ces pays. L’offre de Bill Gates à l’Unesco est une offre de développement commercial pour Microsoft, alors que les logiciels libres présentent une réelle alternative de développement culturel, scientifique, technologique et économique pour les pays du Sud.

Nous prenons acte de la déclaration de Koïchiro Matsuura, directeur général de l’Unesco, qui a indiqué que « la relation entre Microsoft et l’Unesco n’était pas exclusive ». Nous espérons vivement voir ces propos trouver prochainement leur confirmation à travers une démarche qui donne la priorité au logiciel libre, démarche qui rétablirait un équilibre aujourd’hui rompu.

(1) Projet lancé en 1984 pour bâtir un système d’exploitation ­ le choeur et le chef d’orchestre de tout ordinateur ­ totalement libre. Le nom GNU, « GNU’s not Unix », est une blague d’informaticien, l’acronyme ne livrant jamais sa signification.

(2) Freeduc est une distribution GNU/Linux entièrement libre ne nécessitant aucune installation. Elle est spécialement dédiée au monde de l’enseignement et donne la possibilité aux acteurs du domaine de se familiariser avec les 40 applications libres sélectionnées.

Sergio Amadeu da Silveira de l’Institut national des technologies de l’information (Brésil), Benoît Sibaud de l’association pour la promotion et la recherche en informatique libre et Frédéric Couchet de la Fondation du logiciel libre.



Publié le 6 janvier 2005


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