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Yasmina Khadra : L’attentat

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"Il n’y a qu’une seule possibilité pour aller au bout des épreuves : se préparer tous les jours et toutes les nuits à s’attendre au pire..."

Que signifie "aller au bout des épreuves" ?

Le personnage du dernier roman de Yasmina Khadra, L’Attentat, était-il préparé ? Et pourquoi "se préparer... à s’attendre au pire", plutôt que simplement, et en "meilleur" français, "se préparer au pire" ?

Les mots d’un texte ne s’agencent jamais par hasard, spécialement dans ses "maladresses" - je mets beaucoup de guillemets, car il en faut - il en faudrait à chaque mot pour nous obliger à les lire vraiment, les entendre, issus de la voix qui, ouvrez les guillemets, dit. Les voir et les entendre sur la scène où ils s’avancent, face à la salle plongée dans le noir.

Si l’on croit lire, trompé par l’apparence, un roman réaliste, on trouvera qu’il a parfois un drôle de style, ce Y.K. Son livre est aussi haletant qu’un roman policier.

L’histoire parfaitement maîtrisée, la structure en boucle bien tenue. La lecture en est aisée, palpitante, vous ne pouvez pas le lâcher.

Et cependant s’immiscent dans la trame du texte de petites irrégularités qui vous empêchent de vous laisser emporter tout à fait par le conteur, de minuscules trous noirs qui chahutent le vol du tapis, des défauts de diction plus ou moins discrets, ou bien des bizarreries dans sa voix, comme s’il était en train de muer, ou se mettait à chanter tout autre chose, enfin des étrangetés qui vous obligent, au lieu de vous laisser aller, les yeux clos, à la magie du récit, à vous retourner vers le visage du conteur avec une inquiétude plus vague mais aussi plus sérieuse encore que celle qu’il fait naître par son histoire.

Celle du docteur Amine, Arabe devenu Israëlien, enfant pauvre et du mauvais camp, élevé au rang de l’une des personnalités les plus en vue de Tel-Aviv. « Il est mort sur un lit d’hôpital en caressant, comme s’il s’agissait d’une relique sacrée, le stéthoscope que je portais exprès pour lui faire plaisir », dit-il drôlement à propos de son père. Sauver des vies, tel est son métier, sa vocation.

Cette nuit-là, la première nuit de l’histoire, après avoir opéré dans l’urgence, des heures et des heures durant, les victimes d’un attentat suicide, il apprend que le kamikaze n’était autre que sa femme, avec laquelle il était pourtant persuadé de vivre un bonheur complet. Mais peut-on vivre au paradis lorsqu’on est cerné par l’enfer ?

Dès lors sa vie bascule dans un engrenage qui rappelle celui du Procès, quand il est emmené de chez lui et doit subir de longues nuits et journées d’interrogatoires pour une faute qu’il ne pense pas avoir commise, et pour la faute de sa femme, à laquelle il ne croit pas encore.

Une fois libéré, c’est à refaire le chemin d’Œdipe Roi qu’il se trouve alors condamné. Chez Kim, une amie qui le recueille et l’épaule les premiers temps, « un grand tableau surréaliste occupe la moitié du mur ; on dirait un gribouillage d’enfants instables fascinés par le rouge sang et le noir charbon. » Un violent gribouillage, voici ce qu’est devenu soudain pour lui ce monde au sein duquel il vivait les joies de la réussite sociale, de l’amour partagé et de la conscience d’œuvrer pour le bien de ses semblables. La peste était sur le pays depuis longtemps mais par son seul mérite il s’en était vacciné. Or voilà qu’elle vient de lui être inoculée en un shoot mortel.

S’était-il préparé à attendre ? À s’attendre lui-même ? Lui-même en son pire ? C’est en tout cas à cette recontre-là qu’il lui faut maintenant aller.

Son amie Kim, lui-même et un vieux Juif hanté par la Shoah regardent tous les trois la mer, « certains que le jour qui se lève, pas plus que ceux qui l’ont précédé, ne saurait apporter suffisamment de lumière dans le cœur des hommes ».

Le désespoir est déjà accompli, mais il ne suffit pas à apporter la paix illusoire d’une résignation. Amine doit enquêter, Amine veut savoir. Il est médecin, il ne se laissera pas pour mort. Tentant le tout pour le tout, il s’enfonce dans une longue chute en spirale, qui est pourtant sa seule chance de salut.

Comment sa femme bien-aimée et gâtée en est-elle venue, sans qu’il soupçonne rien, à se faire exploser dans un restaurant, déguisée en femme enceinte ? « Elle était ma toile à moi, ma consécration majeure. Je ne voyais que les joies qu’elle me prodiguait (...) comment aurais-je pu la vivre puisque je n’arrêtais pas de la rêver ? »

Que se passe-t-il dans la tête des kamikazes pour qu’ils se vouent à la mort ? « Même les terroristes les plus chevronnés ignorent vraiment ce qui leur arrive. Et ça peut arriver à n’importe qui (...) Tu n’as qu’une idée fixe : soulever cette chose qui t’habite corps et âme pour voir ce qu’il y a en dessous. À partir de là, tu ne peux plus faire marche arrière (...) Pour toi, la vie, la mort, c’est du pareil au même. Quelque part, tu auras définitivement renoncé à tout ce qui pourrait donner une chance à ton retour sur terre. Tu planes. Tu es un extraterrestre. Tu vis dans les limbes, à traquer les houris et les licornes. »

Chaque réponse ne fait que soulever d’autres questions, sans fin.

Amine a conscience qu’il lui faut passer « de l’autre côté du miroir », « de l’autre côté du Mur ».

Il se risque, littéralement, à Bethléem, « immense centre de regroupement où tous les damnés de la terre se sont donné rendez-vous pour forcer la main à une absolution qui ne veut pas révéler ses codes. » S’enfonce encore au cœur du chaos, à Janin, ultime étape de sa descente aux enfers, où il éprouve « la quasi-certitude que les vieux démons sont devenus tellement attachants qu’aucun possédé ne voudrait s’en défaire. » Se retrouve en joue, plusieurs aubes de suite, devant « une grosse pierre maculée de grumeaux de sang et criblée de traces de balles ».

De l’autre côté de ce miroir en forme de mur, le lecteur y est projeté dès les premières lignes du roman.

L’horreur s’y rencontre aussi bien dans les tentatives de justification exprimées par les terroristes, qui glacent le sang par ce qu’elles pourraient avoir de convaincant malgré leur irrecevabilité absolue ; par la fugacité d’un moment de retour sur un temps de paix, paradis définitivement perdu ; et par ces éclats diaboliques tout le long du texte, ces défauts dans la langue ou le tableau, telle cette simple apparition digne d’un Kafka, d’un Gogol et d’un Boulgakhov réunis : « L’officier est une dame blonde, vaste de poitrine, avec un nez grotesque et des yeux ardents. »

-  L’Attentat roman de Yasmina KHADRA éditions Julliard



Publié le 29 janvier 2006  par Alina Reyes


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