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Octobre Russe

Catégorie free littérature
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Classique introduction

Ça faisait un bail qu’il me couvait dedans, ce voyage, je crois depuis que Christophe était parti en aventures là-bas, il y a près de quinze ans, à l’époque où Gorbatchev pointait juste sa fraise.

Christophe Feutrier : aventurier et homme de théâtre inconnu en France, né en 1964 à Saint-Étienne. L’histoire qui suit n’est pas la sienne, mais elle le côtoiera pas mal, alors il vaut mieux te le présenter tout de suite.

L’histoire qui suit, d’ailleurs, n’a aucune prétention à être l’histoire de quiconque, juste quelques bribes, des morceaux de la saga des humains, autant qu’on peut se permettre tant qu’on en fait partie.

Si elle se présente sous la forme d’une chronique, c’est qu’elle est née des notes prises pendant les vingt et quelques jours et nuits que j’ai passés là-bas, et que j’ai essayé de rendre tels qu’ils se sont éparpillés, sans suivi de convenance, sans trop de fard non plus, sans même savoir au début que j’aurais envie d’en faire un livre. Des notes prises pour la promesse que j’avais faite à quelques proches, femme, enfants, copains, de leur prévoir une petite relation de voyage, avec toute l’impudeur et la bêtise spontanée qu’on manifeste dans ce genre d’occurrence, sans se cacher.

J’ai horreur des journaux intimes, de ce "moi je" qu’on y jette en pâture, le plus souvent par mégarde : le monde est une vision tellement partagée, que le moins qu’on puisse attendre de ceux qui en écrivent c’est un peu d’oubli de l’ego. Même si on sait bien, en définitive, que c’est l’ultime grille de lecture, que la suite des minutes et des heures qui sécrètent nos vies dépend toujours des lenteurs, des errements, des aperçus ou des certitudes de ce qui les précède : notre propre passé, d’abord, mais celui du monde, surtout. Hélas ! le journal intime oublie presque toujours de se référer à ce "surtout". À moins d’un grand dessein, plus englobant, plus vaste, les auteurs de confidences ont tendance à nous tartiner de leur nombril jusqu’à l’usure, montrant seulement combien on évacue le monde avec promptitude quand on commence à vouloir se mettre en scène dedans.

Et puis tu l’auras constaté, ça fait florès les confessions impudiques, depuis une dizaine d’années qu’un dénommé Nabe a eu l’incongrue idée d’ouvrir la brèche, avec son journal publié de son vivant. Et il faut bien regretter que tout le monde n’a pas son talent.

Bref, ça me disait pas spécialement de raconter mes bitures, mes réveils vaseux, mes douches, mes tendresses, exaltations, râleries et autres veuleries, estampillés par la fausse signature du quotidien qu’on imite si forcément, dans ce genre de prose. Et pourtant, c’est quand même bien un peu ce que je livre, puisqu’Octobre Russe n’est ni un roman ni un reportage, rien n’y étant romancé ni rien vraiment documenté.

Je vais pas expliquer ici comment j’en suis venu à vouloir ça, j’espère qu’on le comprend au fil des lignes, et entre elles. Pas t’expliquer ma vie, non plus : puisque rendu à en étaler un bout, de par cette reddition j’accepte d’avance tes exaspérations, tes moqueries ou tes envies face à tout ce qui pourra t’en transparaître. Je voudrais simplement essayer de te mettre un peu dans le bain de ce qui va suivre, puisqu’on y est, et qu’on n’a pas gardé les cochons ensemble.

Donc il m’attendait de loin, cet octobre en Russie.

Christophe parti vivre dans ces contrées depuis près de quinze ans, on se voyait d’évanescentes rencontres, pendant ce laps. Lui toujours m’invitant à le suivre pour une virée, moi toujours lui promettant bientôt, et toujours remettant. Sa vie là-bas me paraissait irréelle, entre nos quelques jours par an où il me racontait ses errances, ses relations, ses échecs, avancées, doutes, succès, et toutes les embrouilles des fils que tissaient sa vie de plus en plus "cendrarsienne". Une vie de rêve, au fascinant et à l’inquiétant sens du mot. Il me traduisait parfois de la presse allemande ou russe, qui parlait de lui, d’un de ses spectacles. Nous nous voyions aussi pour travailler, essayer de faire avancer tel ou tel dossier auprès d’une institution, échanger des idées sur un projet qu’il avait en cours, élaborer des chantiers communs toujours laissés à l’abandon.

Et puis un jour, il y a environ deux ans, nous avons conçu celui d’une pièce-atelier, qui réunirait des Russes et des Français sur une scène. Toujours ce rêve babelisant qui hante les hommes, arriver à faire se catapulter des langues et des cultures différentes pour se rapprocher de l’universelle entente. Mais l’essayer en vrai, pour un moment déterminé, sur un plateau de théâtre : tenter de donner corps et sens à une partition de textes d’origines linguistiques diverses et jouée dans diverses langues. Ce projet, tout captivant qu’il nous paraisse, a pas du tout rencontré le soutien d’aucune institution culturelle en terroir d’ici. Mais Christophe s’étant taillé une réputation en Russie, il a pu glaner l’argent nécessaire auprès de potentats à l’Ambassade de France là-bas, et trouver une scène nationale à Moscou qui ose l’aventure.

Entre-temps, il avait épousé Natacha, et peaufiné l’idée, qui s’est appelée Entre Nous, un assemblage de textes issus de la tradition (Guignol, Petrouchka), et de trois auteurs contemporains : Eugène Ionesco, Daniil Harms et Valère Novarina.

Je lui ai proposé des candidats comédiens français, l’ai aidé un peu dans l’administration. Il m’a demandé encore une fois de me joindre à lui : "Tu pourras en profiter pour essayer de trouver un traducteur à Crafouilli", qu’il m’a miroité. Crafouilli, c’est mon seul bouquin paru, en mars 2000 dans l’indifférence générale. Il l’avait fait lire à une adjointe d’Ambassade qui avait, paraît-il, bien aimé. La Russie était à l’intérieur de moi depuis si longtemps, ça a fini de me convaincre. Le voyage était en route.

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Publié le 14 février 2006  par Serge Rivron


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