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Arrêtons la guerre en Iran avant qu’elle ne commence, par Gary Leupp - CounterPunch.

Catégorie société
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S’ils n’espéraient pas en tirer un profit quelconque, les États-Unis ne se donneraient pas tant de mal pour amener l’Iran devant le Conseil de Sécurité.

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La folie à l’ordre du jour ?

CounterPunch, 17 février 2006.

Depuis longtemps je pense que les États-Unis veulent attaquer l’Iran. Je sais que des spécialistes ont affirmé que c’était tout bonnement impossible tant que les États-Unis sont embourbés en Irak, et que Jack Straw a fait savoir de manière relativement explicite qu’il faudra compter sans l’Angleterre si les États-Unis décident d’avoir recours à « l’option militaire ».

Sur le territoire américain, le pourcentage de la population opposée à la guerre en Irak a lentement augmenté jusqu’à atteindre 55% et il n’existe pas de base pour un troisième conflit en Asie du Sud-Ouest.

Cependant, cela fait plusieurs années que les États-Unis déclarent ouvertement désirer un « changement de régime » à Téhéran, et tandis que dans les premiers temps de l’administration Bush, le ministère des Affaires étrangères de Colin Powell avait choisi de faire les yeux doux aux réformateurs du gouvernement iranien, les néoconservateurs au pouvoir ont pour leur part décidé depuis longtemps de parier sur les opposants clandestins. Ils ne négocient pas avec le mal, aiment-ils répéter : ils ont l’intention de le vaincre.

Une fois encore, Condi Rice a accusé le gouvernement iranien d’être déterminé à encourager « la subversion, le terrorisme, et le soutien à un extrémisme islamiste violent » ; elle a également décrit l’Iran, ainsi que les néoconservateurs en sont coutumiers, comme un « défi stratégique » non seulement pour l’administration Bush mais pour « le monde entier ». Les pressions que les États-Unis ont exercées sur l’AIEA ont porté leurs fruits puisque l’agence internationale a découvert que l’Iran ne « respectait pas » le Traité de Non-Prolifération des armes nucléaires et semble prête à déférer l’Iran devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies, afin que des mesures dont on ne connaît pas la nature soient prises le mois prochain.

D’aucuns (dont votre serviteur) ont trouvé regrettable que les Indiens, les Russes et les Chinois aient fait preuve de faiblesse en acceptant au début du mois la déclaration tendancieuse et parcellaire relative à l’Iran, prêtant ainsi main forte aux États-Unis et contribuant à crédibiliser la manière dont les partisans de Bush décrivent l’Iran : une anomalie, un pays hors-la-loi qui défie l’humanité respectable dans son ensemble. Quoi qu’il arrive en mars, Bush pourra s’appuyer sur les rapports de septembre et de février de l’AIEA dans le but d’obtenir le soutien du peuple américain pour ses actions futures.

Tout comme elle l’avait fait avec l’Irak, l’administration Bush a soigneusement préparé sa campagne de diabolisation de l’Iran, n’écartant comme farfelu le témoignage d’aucun exilé, ne se laissant décourager par l’aspect improbable d’aucun lien putatif avec le terrorisme, ne considérant comme alarmiste aucune estimation des capacités nucléaires de l’Iran. Elle avait lancé à la va-vite des accusations téméraires - on aurait découvert des traces d’uranium enrichi dans des centrifugeuses achetées au Pakistan-, sur lesquelles elle a dû faire discrètement machine arrière. Washington est manifestement en quête de raisons pour attaquer l’Iran et rien ne lui plairait davantage que la découverte indubitable d’un programme illicite d’armes nucléaires caché au sein de la République Islamique. C’est pour cette raison que le programme nucléaire iranien s’étale en première page des journaux et que la presse embarquée a pris l’habitude de faire allusion, comme si cela allait de soi, au « programme d’armes nucléaires de l’Iran » (comme si les journalistes en connaissaient l’existence en toute objectivité et que leur travail était de nourrir l’anxiété du public à ce sujet !).

L’ONU trouverait sûrement de quoi s’occuper pendant une bonne heure si fantaisie prenait à Rice de suivre l’exemple de Colin Powell en février 2003, demandant à la « communauté internationale » de donner son aval à une nouvelle agression criminelle d’un état souverain. Toute cette entreprise de démolissage a forcément un but. Mais lequel ? Un débat aux Nations Unies, qui résulterait dans des sanctions contre l’Iran ? En apparence, cette option serait le scénario préféré de John Bolton, l’ambassadeur des États-Unis aux Nations Unies. Elle semble improbable, compte tenu des menaces de veto de la Russie et de la Chine ; cependant, les représentants de ces deux nations ont cédé inopinément lors du dernier vote de l’AIEA. Il se pourrait bien que le Conseil de sécurité entame des délibérations - ainsi on continuerait à parler de l’Iran aux informations - mais qu’il s’avère incapable de prendre une décision faute de majorité, ce qui permettrait à Bush de claironner : « nous avons essayé de faire agir les Nations Unies rationnellement, pour faire face au danger manifeste que représente l’Iran, mais certaines nations, mues par un intérêt égoïste, ont agi avec mauvaise volonté. Par conséquent, il nous est à nouveau nécessaire de former avec nos alliés une coalition qui fasse le nécessaire pour venir à bout de cette menace terroriste. »

S’ils n’espéraient pas en tirer un profit quelconque, les États-Unis ne se donneraient pas tant de mal pour amener l’Iran devant le Conseil de Sécurité. Ils doivent avoir élaboré une stratégie qu’ils mettront en oeuvre une fois achevé le rituel des Nations Unies. Peut-être même plusieurs stratégies, dont les artisans débattent discrètement, loin des feux de la rampe, dans le secret de la Maison Blanche et du Pentagone de Bush. Scott Ritter avait suggéré en juin dernier que les États-Unis pourraient faire appel aux troupes de l’armée de l’Air et de l’armée de Terre basées en Azerbaïdjan, leur faisant emprunter « cette autoroute côtière qui, suivant le rivage de la Mer Caspienne, va d’Azerbaïdjan à Téhéran » pour aller attaque l’Iran. Un autre scénario impliquerait la prise de la province pétrolifère iranienne du Khuzestan, majoritairement arabe sur le plan ethnique. Des frappes de type « shock and awe » sur les installations nucléaires iraniennes sont apparemment prévues dans tous les cas, bien qu’il soit possible que cette tâche revienne aux Israéliens, équipés de leurs craque-bunkers fournis par les États-Unis. Les Moujahidins el Khalq (MEK) seront certainement déployés quel que soit le type d’opération choisi, afin de se livrer à des actes que Washington décrirait certainement, dans d’autres contextes, comme des actes « terroristes ».

Toutes ces possibilités semblent si absurdes, du point de vue des intérêts des impérialistes eux-mêmes, que l’on serait tenté de les écarter. Comment pourraient-ils se permettre de provoquer la colère des Chiites dans l’Irak occupé où leurs troupes sont déjà à la fois haïes et en nombre insuffisant ? Comment pourraient-ils prendre le risque de voir s’étendre du conflit à la frontière septentrionale d’Israël ? Comment peuvent-il s’imaginer qu’une intervention militaire serait susceptible de susciter l’enthousiasme des populations et provoquer, comme par magie, l’apparition d’un régime pro-américain - plutôt que d’unifier la société civile derrière Ahmadinejad et les mollahs ? Cela ne tient pas debout.

Mais les discours de l’administration, un peu plus virulents chaque mois, tout ce bruit et cette fureur, seraient-ils donc dépourvus de sens ? Cela non plus ne tiendrait pas debout. Il me semble que, s’il ne parvient pas à imposer l’adoption d’une résolution condamnant l’Iran à des sanctions, Washington obligera ses alliés (qui, il y a un an, ont accepté de promettre qu’ils se déclareraient en faveur de sanctions si Téhéran persistait à faire valoir son droit à enrichir l’uranium, alors que jusqu’alors les Américain avaient accepté, bien que sans enthousiasme, les pourparlers entre la troïka européenne et l’Iran) à appliquer de telles sanctions. L’Iran s’installera dès lors confortablement entre la Chine, son plus gros client pour le pétrole, et la Russie, son partenaire principal en matière de technologie nucléaire.

Pour quelle raison l’Europe apporterait-elle son concours à un projet qui risquerait de faire augmenter ses dépenses pétrolières et de mettre en péril ses importants investissements en Iran ? Peut-être l’Europe considère-t-elle que ces sacrifices sont nécessaires pour combler la brèche qui s’est ouverte lorsque les États-Unis se préparaient à attaquer l’Irak. Peut-être est-elle arrivée à la conclusion que les États-Unis sont sur le déclin, et que le dollar va baisser et l’euro se renforcer lorsque l’Iran va ouvrir sa bourse pétrolière en euros. Peut-être enfin agit-elle en réaction à de discrètes menaces du célèbre ambassadeur Bolton. Quoi qu’il en soit, si ces mois de menaces arrogantes doivent finalement déboucher sur une action coercitive qui ouvrirait la voie à d’autres, il est possible que le mieux que les néocons puissent faire, pour l’instant, soit d’imposer à l’Iran des sanctions décidées non pas par la « communauté internationale, » mais uniquement par les États-Unis et leurs alliés.

Les Nations Unies qui, pour la deuxième fois, n’avaliseront pas le projet américain de changement de régime dans la région, s’attireront les reproches de l’administration américaine. Les néoconservateurs accompliront l’un de leurs principaux buts en paralysant l’organisme international, tout en continuant à se présenter comme la voix de la communauté internationale. Bien entendu, ces bandits se fichent comme d’une guigne de l’opinion publique internationale. En revanche, il leur importe de modeler l’opinion du public américain, afin d’être libres de saisir toutes les chances stratégiques favorables à l’empire susceptibles de se présenter à eux à l’avenir.

Si une invasion de type Irak n’est pas encore envisageable, du moins un débat au sein du Conseil de Sécurité des Nations Unies, rapporté par les médias dominants, aurait-il le mérite de montrer au peuple américain qui sont « ses » amis et de le préparer à une future intervention militaire.

Si, comme on peut le prévoir, une ou plusieurs nations votent « non » à l’issue des débats, l’administration américaine dira qu’il y a d’un côté ses amis (le Bien) et de l’autre, l’Iran et ses amis (le Mal) et que le fait que les Nations Unies s’avèrent incapables de choisir est « sans importance ». Se présentant comme les leaders du camp du Bien, les néoconservateurs unilatéralistes, s’étant débarrassés de l’obligation de rendre des comptes à la communauté internationale, feront tout ce qu’ils estiment nécessaire afin de prendre le contrôle du Moyen Orient.

En attendant, alors que le moment crucial approche et que les rumeurs de guerre prolifèrent, le mouvement antiguerre ne devrait pas être trop certain que la folie est entièrement hors de question. L’été dernier, Cheney a demandé à l’agence de conseil stratégique Stratfor de mettre au point un plan d’attaque aérienne de l’Iran à grande échelle, qui ferait appel à la fois à des armes conventionnelles et à des armes nucléaires tactiques. Ce plan devrait être mis immédiatement en application après un attentat terroriste (quelle qu’en soit l’origine) sur le sol américain. S’il imagine l’inimaginable, nous devons faire de même, afin de pouvoir l’empêcher.

Récemment, une association spécialement créée dans le but de s’opposer à une guerre contre l’Iran a vu le jour ; elle a envoyé de très nombreux courriers électroniques sollicitant des adhésions. www.stopwaroniran.org, qui souligne que « exactement comme dans le cas de l’Irak, aucune des accusations du gouvernement américain ne peut résister à une analyse soigneuse », réclame « que prenne immédiatement fin la campagne de sanctions, d’hostilité et de calomnie que Washington a engagée contre le peuple Iranien ». Elle s’oppose à « toute nouvelle agression américaine contre l’Iran ». Il s’agit d’une organisation internationale, soutenue depuis sa création par Ramsey Clark, Howard Zinn, George Galloway, Tony Benn, Harold Pinter, et Margarita Papandreou entre autres personnalités.

Gary Leupp

Gary Leupp enseigne l’histoire et les religions comparées à l’Université Tufts. Il est l’auteur de Servants, Shophands and Laborers in the Cities of Tokugawa Japan (« Serviteurs, employés de boutiques et ouvriers dans les villes du le Japon des Tokugawa ») ; Male Colors : The Construction of Homosexuality in Tokugawa Japan (« Les couleurs masculines : construction de l’homosexualité dans le Japon des Tokugawa ») et Interracial Intimacy in Japan : Western Men and Japanese Women, 1543-1900 (« L’intimité inter-raciale au Japon : Occidentaux et Japonaises 1543-1900 »)

Source :
-  www.counterpunch.org/
-  http://www.legrandsoir.info



Publié le 6 mars 2006  par torpedo


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