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Les méfaits de l’Autofiction 

Chapitre I
Chapitre II
Chapitre III
Chapitre IV
Chapitre V
Chapitre VI à IX
Chapitre X à XV
Le visage du conteur ressemble à la tranche des vieux livres in octavo, non massicotés, dont les pages séparées une à une par la lame d’un couteau offrent au regard leurs déchirures irrégulières. Ainsi sont ses rides, finement compressées, suivant chaque angle des ses os de leur discrète littérature, remémorant les histoires dont il accumule les strates dans le réservoir de son cerveau.
Sa voix a suspendu l’enchaînement de la violence sans aucune espèce de difficulté.
La mort effilée de l’Arabe est retournée s’engloutir dans son fourreau, docilement, aboutissement inattendu d’une hyperbole dont la course mathématique devait s’achever dans le sang.
Il l’a plongé dans le mien pendant que le plissement de ses lèvres ne disait absolument rien, ni hostilité ni dépit, ni non plus gène ni honte.
Une neutralité inattendue s’est emparée de lui, comme une accalmie, rendant insolite l’assemblage de ses traits, vidés de leur habituelle extrême tension. Le cours des événements lui aussi l’affecte, faisant dérailler les transmissions de sa mécanique personnelle, son engrenage particulier par lequel il mène habituellement toute cause jusqu’à sa conclusion mortelle.
Il ne m’a pas plus épargné que je n’ai trahi.
Cet exil nouveau, dont la volonté d’action n’est plus le moteur, nous suspend en déport de notre course établie, toute inertie abolie, dans une étonnante apesanteur. Je flotte et me laisse entraîner par le vieillard, tandis qu’il dirige son fils vers Farouk. Guidé par sa main, sous la poussée douce d’un geste semblant chercher l’appui qu’en réalité il offre, je me laisse mener à la pièce qui lui est dévolue. Il m’entretient dans un arabe identique à celui de sa fille mais qui, chez lui, semble archaïque - arraché à une tradition figée dans le temps - au lieu d’acquérir la fluidité d’élocution dont la grâce, aux lèvres Aysha, m’avait frappé. L’une habille les tournures de l’apparence d’une moderne mais surprenante érudition, l’autre semble anachronique avec les mêmes mots.
Le corps de Dolqun, fait d’angles cassés, accomplit avec fidélité chaque tâche qu’il lui assigne et son maniement de la langue, abondant en formules encore intelligibles mais déjà mortes, laisse une impression identique. Ses phrases prennent des formes antiques, plus encore que les vieux instruments avec lesquels il a lancé le muqam la veille, et sa logique est tout aussi insolite. La discussion qu’il guide s’entrecoupe de questions alambiquées et mes réponses semblent prises dans le rythme d’un rituel qu’il fixe seul, selon des arcannes ignorées des autres. La syntaxe de l’échange n’est pas libre et il m’arrête, à chaque fois que je m’égare sur une voie échappant à cette loi. Le dialogue s’enrichit d’une rhétorique transversale, évoquant lointainement les échanges théologiques des moines tibétains mais d’une provenance qui m’est inconnue.
Je me rends compte que je fais face à un être qui porte des traditions incroyablement anciennes, qui n’existent peut-être plus qu’en lui. Cette deuxième dimension de l’échange, ni questionnement ni enseignement, au fil d’une discussion portant sur des sujets que je crois maîtriser, me pousse de plus en plus hors des cheminements balisés pour me forcer dans une direction inexplorée.
Avant que je ne l’atteigne pourtant, il rompt le fil en appelant au repas.
Pas de banquet cette fois.
Seuls Ashkar et Rahim nous rejoignent et sa fille nous sert avant de mêler dans les plats ses doigts aux nôtres, aux miens. Le nœud de ses phalanges se serre dans ma poitrine d’une contraction brusque, attaque, défaillance. Ma concentration tendue vers le sens de l’énigme - exposée puis dérobée par l’ancien - s’égare dans ce contact de la chair vivante de Aysha, hasardé par la rencontre de nos deux mains puisant au même plat. Son regard, trop délibérément détourné de son geste et de mon visage - à ce moment précis - puis revenant brûler mes pupilles à l’instant suivant, imprime la marque sur mon cœur d’un fait délibéré, si ce n’est par elle, alors par le destin.
Toute mon aspiration - à sortir de la proximité du gouffre qui depuis des semaines m’appelle à la chute - se tend vers cet unique vertige, incarné par la beauté de son visage farouchement maîtrisé, dans lequel j’aimerai m’abîmer. Alors que je me tiens rigoureusement immobile, respectant scrupuleusement les règles gouvernant la bienséance d’un repas chez mon hôte, il me semble que rien ne peut freiner le mouvement qui me précipite vers elle, comme vers une chance unique d’abolir la paralysie et les doutes. Je crois cet égarement aussi visible à chacun des présents que si je bramais mon désir avec l’implication totale d’un cerf en rut. Aucun de nous ne bouge cependant et le déchirement de son départ, quand aidée de Rahim elle débarrasse les plats, me laisse éreinté.
Tout a été organisé pour acheminer Farouk vers sa destination. Les montagnes, contournant le désert de Khotan à Kashgar, recèlent plus d’abris possibles qu’il n’y a d’yeux pour les surveiller. Dans l’un d’entre eux, à l’écart d’un village plus islamiste que les autres, une base comme nous en avons connu tant l’accueillera, dans un premier temps avec Ashkar, pour y entraîner des volontaires aux techniques de guerre.
Depuis mon rejet du combat, notre hôte principal ne sait plus très bien que faire de moi. Je ne le sais pas mieux, je suis devenu un homme sans destin. Ma présence constitue cependant à terme un danger.
Etranger, je suis visible et tôt ou tard un policier chinois viendra s’enquérir de moi. Que répondre alors, quand je n’ai ni visa ni motif avouable à ma présence et que la vérité me mènerait, avec mes hôtes, en prison. On ne badine pas ici avec les réseaux musulmans.
Le frère errant a soulagé le frère inquiet en lui proposant, quand il repartira dans quelques jours pour sa prochaine tournée, de m’emmener avec lui. Cela me ravit car Aysha voyage avec lui. Rahim, considéré comme mon bagage, me suivra. L’après-midi coule en une pente douce au long de laquelle je glisse mollement, trop en déport de ma propre trajectoire pour diriger mon mouvement.
Dolqun, sans m’écarter, est occupé par des visites qui se succèdent, entre colportage de nouvelles lointaines et véritables audiences. Je flotte à côté de mon corps dans ses quartiers, quatre pièces en carré sans trace d’occupation hors des tapis au tissage brut et quelques effets posés à même le sol. Tout le monde a jugé préférable que je m’y installe plutôt que de retourner dans le grenier que je partageais avec Farouk. Assis, adossé au mur, j’écoute dans la pièce voisine la leçon de ouighour dispensée par la Beauté à l’Espoir. Comme un automatisme, mes réflexes de linguiste se sont mis en marche, triant les informations prodiguées par cet enseignement naïf, fait de répétition. Mon pupille pourtant ne s’en lasse pas, hypnotisé par Aysha tout comme moi.
Je m’aimante à leur contemplation.
Ma carcasse, calée, oscille vertigineusement entre l’atonie de tous les nerfs et le tremblement des membres. Je peuple ce vide en regardant la jeune femme et l’enfant. En démentant mes colères par son exemple, Rahim à écarté les flancs du gouffre, rendant impossible la continuation de ma course. Le sillon que j’ai creusé depuis des années m’appelle encore, malgré mon refus de ce matin, mais je n’y vois plus un chemin mais un ravin.
Le visage d’Aysha répand un autre charme. Elle est une force nouvelle vers laquelle tout me projette ; elle m’appelle comme un phare dans la nuit et la tempête, annonçant les rochers, promettant le salut. Suivant un regard de Rahim, furtivement dérobé à son enseignement pour m’offrir un éclat de son bonheur, la maîtresse d’école improvisée s’adresse à moi. Tu devrais venir aussi. Ton fils aura besoin de ton aide pour répéter ses leçons.
J’ai failli relever que Rahim n’était pas mon fils, mais je n’ai pas osé ces mots de reniement, craignant leurs ravages. Le regard de cet enfant, montant vers moi, est un prodige trop pur pour le voiler de l’énonciation d’une réalité moins belle.
Les yeux verts, discrètement bridés, soulignent patiemment la question, ne se détournant pas des miens. Offre directe, formulation policée, elle a pris garde à ne pas m’offenser : une jeune femme ne s’érige pas professeur d’un guerrier. Pourtant elle le fait, couvrant sa proposition d’un prétexte. J’obtempère.
Au soir, lorsque approche la trêve du dîner, je navigue encore de concert avec elle entre les rivages des langues, des sonorités élaborées de l’Arabe à celles du ouighour. Ces mers là nous sont fertiles, poissonneuses d’innombrables trouvailles, parallèles, que mes lignes ramènent à la surface pour, en échange de son enseignement dont Rahim n’est plus qu’un témoin, émerveillé ou distrait, offrir à Aysha ma pêche étymologique ou grammaticale. Mes compétences de grammairien me fournissent la trame dans les mailles de laquelle, comme dans un filet, je tamise l’océan de sable du désert et en tire des étoiles à dénombrer avec la fille du conteur. Son attitude, séductrice et farouche à la fois, relève plus du combat que de la fuite et me tient en respect tout en m’interdisant de partir. Elle est savante, comparée aux autres hommes de cette maison, son frère compris et à l’exception de son père. Elle manie ses connaissances avec arrogance, habituée à ne pas trouver son égal, et je sens que l’étendue de mes connaissances la séduit.
Je l’impressionne, elle me fascine de façon hypnotique.
L’enfant, électrisé joyeusement par notre résonance magnétique, fuse comme un électron que sa course folle projetterait entre deux noyaux.
Le sommeil fut long à venir dans mon corps encombré de nourritures riches et du désordre d’émotions intenses. Aysha éloignée, la portée de mon refus fait boule comme un nœud de corde serré dans mon estomac. Un seul refus balaye tout de la carte : les années d’études, de préparation au combat. Retiré, le sens des privations supportées et celui des morts tombés autour de moi. Tout branle, tout se disloque, jusqu’aux colères d’enfance qui fondaient les fureurs d’homme et les tambours de la vengeance. Cette marche furieuse, comme les vagues d’un bombardement, ne trouve son rythme que dans la monté en puissance toujours plus brutale de tonnes d’explosifs tombant comme des toits de béton sur des maisons d’allumettes.
J’ai prononcé un non et soudain le tapis de bombes flotte, pierres et morts en suspens, irréel.
Dans cette fantaisie improvisée à la Lewis Carol, suis-je le lapin pressé, le chat invisible ou une carte à jouer ?
Mes années de certitudes, denses, viennent de se dissoudre dans l’air. Je suis réduit à une Alice, ballotté au gré des courants d’air. C’est ainsi que je me sens, le dos contre le sol, dormant aux côtés d’Ashkar dans leurs quartiers, pour me maintenir à l’écart du guerrier yéménite dont personne ne sait s’il a renoncé à me saigner ou n’observe qu’une trêve.
Dans la pièce de gauche, à l’écart de la pile de coussins de brocards amené pour lui du reste de la maison, l’ancêtre dort aussi, un léger râle habitant le sifflement de sa respiration pour rappeler l’usure du temps et les trop nombreuses sollicitations de sa voix, rançon d’un demi-siècle de contes et de chansons qui ont laissé leurs sillons dans sa gorge et ses sinus.
Plus discret mais me hantant, l’imperceptible souffle, échappé de la troisième pièce, s’insinue entre les respirations d’Ashkar et de Rahim, pour se percer un chemin jusqu’à moi. Les tourments sont finalement chassés par cette grâce discrète, me rendant une paix qui m’ôte aussi le repos.
Un effleurement m’éveille comme si mes paupières ne s’étaient fermées que pour un clignement d’œil. Ma main trouve d’elle-même l’arme qu’Ashkar me tend dans le noir et sans explication de sa part, l’urgence et le danger me sont communiqués par ce seul geste. Je le suis. Rahim aussi, sous la même poussée d’une main sur son épaule, s’est levé en silence et met ses pas dans les miens. Dolqun, debout, nous fait un signe de loin, avec un plissement supplémentaire parmi les rides de ses traits qui vaut une accolade contre son cœur. Aysha dérobée par l’ombre dort encore me semble-t-il. Mon cœur râpe comme une langue de chat mais mon compagnon m’entraîne.
Les Chinois ont été prévenus, nous devons disparaître. Nous évaporer, dans les villes, la montagne ou le désert, cela fait partie de ce que nous avons appris. Ironiquement, c’est le précepte du Grand Timonier, lorsqu’il était chef de guerre pourchassé, que les Ouighours retournent contre ses héritiers. Disparaître et plus loin se redresser, sortir un instant de l’ombre pour frapper, mourir ou redevenir invisible aussitôt. La tactique est celle de tous les résistants, celle de la Longue Marche chinoise, celle des partisans français et la nôtre aussi, pour s’opposer à un adversaire dont autrement l’arsenal suffirait à nous anéantir cent fois chaque matin. S’effacer et frapper à nouveau.
J’ai appris ce credo, j’en sens les mécanismes soigneusement huilés qui répondent dans l’instant à la sollicitation et émergent d’une part encore embrumée de mon cerveau. Tous les mécanismes instinctifs de survie sont déjà en alerte, prêts à bondir, à tirer, à tuer. D’abord Farouk et ensuite les toits.
Le ouighour murmure et glisse sans heurts. Il a abandonné son long fusil de chasseur de montagne pour une arme de guerre, plus compacte, plus mortelle, capable de faire en moins de temps et jusqu’au corps à corps des ravages innombrables. C’est sa jumelle qu’il m’a glissée tout à l’heure dans la main et dont mes gestes entraînés ont manœuvré la culasse, le chargeur, le cran de sécurité, tout cela sans que la pensée n’y ait pris part, acte de motricité réflexe devenu aussi automatique qu’une respiration ou un battement de paupière. Je connais cette arme là, de fabrication allemande, comme j’ai appris à utiliser ses homologues françaises, américaines ou russes. Mes doigts sur le métal sombre appliquent des accords de pianiste, ce sont des mains déjà usées d’artiste professionnel, pas de virtuose mais d’habitué des piano-bars, des soirées interminables où les musiques s’enchaînent au fil des touches qu’on enfonce sans réfléchir, espoirs enfuis, désespoirs ravalés, envie de vivre noyée dans l’alcool.
Viens. Il ne faut pas qu’ils nous trouvent là sans quoi ils arrêteront tout le clan.
La voix douce, raisonnable, d’Ashkar m’entraîne. Il a le souffle calme, le pas sûr de celui qui sait ce qu’il fait. Ce n’est plus mon cas. Il faut l’innocence ou l’endurcissement du plus épais des cuirs pour cette paix là, la paix du meurtrier. L’une et l’autre sont perdus pour moi. J’ai beau me hâter à la suite du Ouighour, mes pensées courent plus vite et me rattrapent. Je sens mes doigts se mettre à trembler sur l’acier froid de mon outil à tuer. Je referme le cran de sécurité.
Il n’est pas besoin de réveiller Farouk. Déjà aux aguets, il nous attend et s’empare avec satisfaction de la troisième arme que lui tend notre compagnon.
Et les grenades ?
Le reste ?
Dans une cache au dehors de la maison. Nous les récupèrerons plus tard. Il faut sortir de là discrètement, sans tirer pour ne pas déclencher un massacre.
Egaré à la recherche d’un sens qui m’est perdu, l’ascension un à un de ses barreaux me semble un chemin vers les étoiles. A l’insu de mes compagnons, je recherche éperdument tout symbole qui m’entraîne à quelques pieds, quelques verstes si possible, au-dessus du bourbier de poudre et de sang qui me réclame.
Je repense à Aysha, endormie à quinze pas, qui a été le temps d’un après-midi la promesse non tenue d’une trêve, et m’en voici arraché sans qu’une chance ne soit donné à ce qui aurait pu être.
J’aimerais faire demi-tour et me coucher à ses côtés, respectueusement à deux pas, pour que l’aube nous éveille ensemble, les joues caressées par un même rayon.
Vite frère.
Dans son murmure, le ouighour ignore combien je voudrais devenir son frère, dans un autre sens que celui qu’il emploie. Il m’emprisonne pourtant dans son appel, j’accélère. Ce ne serait pas la douceur du soleil mais la botte d’un soldat qui nous jetterait hors du repos, elle et moi.
Marchant pliés sur les toits plats, nous arrivons au bord de la terrasse qu’une ruelle sépare de la maison adjacente. En bas dans l’ombre, trahit par le rougeoiement d’une cigarette que contre toute discipline il a allumée, un soldat, auxiliaire ouighour ou chinois, assure un guet démotivé.
C’est pire que je ne le pensais, souffle Ashkar, ils ont entouré la maison, ils sont prêts pour perquisitionner.
Farouk sans un signe s’éloigne vers une autre limite du toit, observe et disparaît comme s’il s’était laissé couler, ombre ou flaque, du rebord vers le déclin de la paroi. D’une main sur l’avant-bras d’Ashkar, j’apaise son attente. Si je ne comprends qu’une chose du Yéménite, c’est son efficacité.
Rahim, tapis contre moi, n’a pas depuis le premier instant fait un bruit ou un geste de trop. Comme mon ombre, comme la chair de ma chair, il ne me pèse pas d’un gramme et me tient chaud. Une petite tiédeur, intérieure également, offre une touche apaisée grâce à lui dans le grand frisson qui me déchire. J’ai rejeté mon arme sur mon dos et mon bras enserre l’enfant, le tient contre moi flanc contre flanc, et mon sourire cherche le reflet de son œil gris-brun, courageux et inquiet. J’y mets, pour lui, la trace de douceur qu’il fait naître, un havre trop petit pour m’abriter moi-même mais qui est le seul que je puisse lui offrir.
Comme si le havre de Khotan n’avait été qu’un mirage, nous nous sommes retrouvés lancés vers les montagnes, trio de mercenaires de la foi accompagnés d’un enfant, comme nous en étions descendu.
Dans un silence, j’ai vu du toit un soldat, vêtu du manteau et de la casquette de l’armée chinoise, s’approcher de l’homme de guet pareillement habillé. Sans qu’un cri ne soit poussé, une silhouette s’est affaissée, retenue par la seconde, laissant à peine entrevoir le reflet du poignard enfoncé dans la gorge. Par cette brèche de l’encerclement, nous avons fui, au côté d’un Farouk encore couvert de la dépouille de sa première victime. Sans bruit, nous avons glissé au travers des faubourgs dans la nuit.
Trois heures de marche nous ont menés dans cette ravine gorgée de craie, aux murailles attaquées par les scies mécaniques et les coins de métal, pour en tirer des pans qu’un village au complet de tailleurs de pierre, endormis à cette heure, débite ensuite en blocs réguliers, propices aux constructions nouvelles.
Il faut encore marcher. Cette carrière est gérée par la Compagnie de Construction du Nouveau Xinjiang, une émanation de l’Armée Populaire chinoise, le village est bourré des colons qu’ils amènent.
Le murmure d’Ashkar nous presse. Nous hâtons le pas. Lorsque nous dépassons l’exploitation, dans un sentier qui s’échappe vers le fond de la gorge et se perd dans la montagne, nous apercevons de loin trois formes progressant dans le sens opposé au notre, à découvert comme nous, et il est trop tard pour chercher à les éviter. En cinq minutes, nos deux groupes se sont rapprochés à porté de voix, de tir. Les regards s’affrontent, directs. Ces hommes sont armés eux aussi, mais plutôt pour la chasse, bien qu’il s’agisse de fusils de guerre, car les modèles sont vétustes, les culasses manuelles, et le petit gibier accroché à leurs ceintures montre que leur présence sur notre chemin n’en fait pas une patrouille lancée à notre recherche. Blanchis par la poussière de craie, qui à proximité des carrières recouvre tout, leurs visages chinois sont marqués en profondeur par la rudesse de leur vie, témoignant de leur destin d’hommes accrochés à cette terre de toute leur force industrieuse encore plus que de leurs compétences militaires.
Ces visages tannés et brunis, de colons imposés par la force dans les marches les plus lointaines de l’empire, ont la fermeté sobre d’êtres qui vivent les mêmes épreuves quotidiennes que les Ouighours autochtones et les Afghans des montagnes. Nous nous croisons avec une méfiance partagée et dans chaque colonne le dernier se retourne pour s’assurer qu’aucune attaque tardive ne se prépare.
La Xème Armée Agricole - précise Ashkar - des chinois de seconde génération. Ils sont nés ici pour la plupart et cherchent à dompter le désert plutôt qu’à vivre avec lui.
Cette rencontre m’impressionne, comme d’avoir croisé des fantômes. Ces hommes là, durs et droits, sculptés par les mêmes rigueurs que les cousins d’Ashkar, me semblent étrangement proches des turkmènes qui peuplent l’Asie centrale et le désert du Taklamakan. Les différences de physionomies sont effacées par la lutte contre les mêmes rigueurs. Je ne retrouve plus la caricature facile du fonctionnaire chinois crapuleux, relayée de bouche à bouche par les satires amères que se répètent les Ouighours, ni la ressemblance des occupants américains poupins que j’ai vu corrompre et jeter dans le crime des peuples qu’ils croyaient libérer.
Ceux là ont plutôt une austérité de défricheurs de frontière, tenaces et forcés à la patience par les lois de leur faiblesse humaine et de la puissance du désert, mais dotés d’un courage à déplacer les montagnes. Cette terre est ouighoure, depuis trop longtemps pour qu’on le leur conteste, mais de tels hommes y vivent et poursuivent sans relâche le travail harassant entamé par leurs pères pour domestiquer une contrée où tout leur est hostile.
Se peut-il qu’ils aient aussi gagné leur place sur le sol qu’ils modèlent avec un interminable labeur ?
Mes compagnons ne le pensent pas.
Depuis quarante ans, les Chinois nous submergent des plus pauvres de leurs soldats illettrés, en les sédentarisant chez nous. Bientôt, nous serons minoritaires dans notre propre pays et les statistiques ne nous mentionneront plus que comme une réserve.
Ashkar, le visage traversé - pour la première fois depuis notre rencontre - par un éclair de haine, vient de cracher sur le sol, dans la direction approximative de ceux que nous voyons s’éloigner.
Ici aussi nous avons besoin de toi Farouk. Il y a un pays à libérer.
Impénétrable, mais une lueur brûlante dans les yeux, le Yéménite répond - J’ai commencé - et sa satisfaction calme m’inquiète. Ces mots, chez cet homme plus habitué à l’action qu’aux bravades, peuvent viser à une portée plus longue que les deux gorges tranchées à Khotan.
21-
Les nouvelles sont sombres. La police s’est déchaînée à Khotan, arrêtant tous les hommes dans la maison de Dolqun, ouvriers journaliers compris, lorsqu’ils n’ont pas pu s’échapper. Un des fuyards a été tué, un autre nous a rejoints pour nous en faire part.
Les deux frères patriarches, le colporteur de légendes et le sédentaire, ne sont pas ressortis de la forteresse qui sert de prison à l’armée chinoise. Il ne s’agissait pas cette fois de la Xème Armée, celle des défricheurs, mais des engagés juvéniles recrutés au Hunan, terre natale de Mao Tsé Toung, ou dans d’autres provinces, gorgés jusqu’à la trachée de patriotisme répressif.
J’apprends bientôt qu’Aysha est prisonnière chez elle, avec à peine trois vieilles à ses côtés, trop âgées pour craindre encore de mourir. Les Chinois prétendent croire que Dolqun et son frère sont des combattants musulmans et les tiennent responsables de l’assassinat des deux soldats. Ils veulent tirer d’eux tous les secrets du Front Islamiste de Libération du Turkestan, toutes les caches, tous les fidèles. Alors que Farouk écoute en silence, Ashkar semble ébranlé, se contentant de traduire mes questions sans les devancer, soit qu’il ne souhaite qu’à contrecœur en entendre les réponses, soit qu’il ait décidé de s’en remettre à moi pour des raisons qui me semblent encore obscures.
Dolqun ? Mais je le croyais bouddhiste.
J’ai parlé avec une sorte de gène à le dire infidèle devant son fils et Farouk.
Dolqun sait tout - répond le premier.
Comme tous ici il appelle presque toujours le conteur par son nom.
Dolqun est le gardien de nos légendes, il doit avoir tous les savoirs. Il est musulman et bouddhiste, manichéen et nestorien, c’est son rôle d’être tout cela à la fois. Il connaît les anciennes histoires du temps où les Ouighours étaient un peuple cavalier gouvernant les steppes mongoles et imposant les termes de leur alliance aux chinois. Lui seul sait encore parler aux esprits secrets des montagnes qui gardent les mines de jade.
Sous la voix de son fils, la figure du petit conteur ridé prend une autre stature, héroïque. L’errant que le jeune guerrier chante n’a jamais brandi une arme mais peut raconter tous les combats, tant il a passé sa vie à poser sa main, jeune puis ridée, sur l’épaule de chaque vainqueur et de chaque mourant, pour rappeler à l’un la geste du héros qui pourrait l’inspirer et pour recueillir aux lèvres de l’autre l’histoire de son dernier combat. La voix d’Ashkar psalmodie presque, ses yeux fixent un horizon vague, bien au-delà de nos épaules. Je me rends compte à cela qu’il a pris la nouvelle pour bien pire qu’une captivité, c’est une oraison funèbre qu’il entame là.
Farouk l’a remarqué comme moi et son regard est sarcastique. Sur un ton très bas, pour que moi seul je l’entende, il siffle qu’il se défie de celui qui veut être plus savant que les docteurs de la foi et dans son ton, menaçant, je sens qu’il englobe aussi mes connaissances de linguiste. Dolqun est celui qui a retenu sa main quand elle était prête s’abaisser sur moi. Son ambiguïté confessionnelle est pour l’Arabe une eau apportée à son moulin.
Il reprend à haute voix.
Alors il en sait trop ! Vous n’auriez pas du laisser un incroyant pénétrer le Front.
L’interruption du Yéménite tire Ashkar de sa transe.
Dolqun ne parlera pas.
La torture existe.
Le courage aussi.
La torture de ceux qu’on aime la brise ! Vous avez été imprudents.
Glaçant, un silence suit la sentence de l’Arabe, pragmatique jusqu’à l’atroce, insoutenable mais pertinent. Lorsque les bourreaux seront fatigués de ne pas tirer de réponse d’une carcasse à laquelle il ne pourront plus rien infliger sans l’avoir tué, ils auront cependant pris conscience des secrets qu’il cache. Alors, ils enverront chercher Aysha qui se trouve entre leurs mains, comme ils iraient quérir la clef capable d’ouvrir la serrure inviolable du vieil homme. Il cèdera ou pas, dans ce marché de dupe où la vie de centaines de combattants s’échangeront contre la souffrance d’une seule, sa fille, mais de la beauté fière qui la veille passa trois heures à m’enseigner sa langue - ses yeux brillants rivés aux miens plus intimement que si elle m’abandonnait un baiser - il ne restera plus qu’une loque brisée.
Pouvons nous les tirer de là ?
Impossible tant qu’ils restent dans la forteresse. De plus, deux soldats sont morts dans notre fuite, les Chinois tiendront aux représailles. Ils ne ressortiront que morts, il nous restera à les venger.
Un durcissement des pommettes chez le jeune homme, se forçant à une déclaration féroce, réprime sa douleur. A vingt-cinq ans, un combattant n’a pas le droit de pleurer. Nos deux morts vont entraîner deux morts, puis leur vengeance, suivie de représailles plus larges. Le Yéménite ne parlait pas en l’air quand tout à l’heure, évoquant le combat pour la libération de ce pays, il a lancé ce « j’ai commencé ». Quand son couteau tranchait deux gorges de soldats, il en prévoyait déjà les conséquences. L’enchaînement de la tuerie et de la haine, jetant clan après clan dans le seul désir de la vengeance, est l’une des bases essentielles de la propagation d’un jihad que plus rien déjà ne semble pouvoir arrêter. Il prévoyait tout cela.
La pensée du vieillard molesté me soulevait d’écœurement.
Celle de sa fille torturée m’emplit d’une rage, comme un brouillard sanglant, que je ne pourrai déchirer que par un autre meurtre. Cette vague rouge, rampant autour de mes chevilles et prête à m’engouffrer, me répugne sans que je ne sache aucun moyen d’y échapper. Noyé dans la rancune depuis des années, éclaboussé de sang depuis des mois, je me sens comme un homme dressé pour maintenir sa tête hors de l’eau, la pointe de ses pieds trouvant à peine un contact avec la vase qui le soutient, et le basculement d’une seule vie peut me faire replonger, jusqu’à la noyade complète, dans cette existence de haine et de mort. Je ne le veux plus. Je m’accroche à la première idée folle qui me vient.
Il faut que Aysha s’échappe, pour protéger Dolqun du chantage.
Attendez-moi une semaine, j’irai.
Sous le regard d’ironie impassible de l’Arabe et à la surprise respectueuse du Ouighour auquel je confie Rahim, sans autre explication je pose mon arme et m’éloigne, dans une direction qui n’est pas celle de la ville, suivant vers le désert le filet d’un ruisseau nourri aux glaciers et redescendant les gorges des monts Kunlun.
Au bout de cette eau froide comme les glaces éternelles, il y a le sable qui la boit, l’océan sans mer, le Taklamakan.
Hors du cours normal de la vie, la houle profonde creuse des abîmes et des collines, comme une tempête marine figée dans le silence et la lumière - écrasante - d’un sortilège minéral.
Pas un souffle n’accompagne ce déchaînement fou et furieux des immenses montagnes de sables dont la mise en mouvement m’écraserait. La rivière sortie du glacier s’est faite ruisseau, puis filet et, une fois le dernier soupçon d’eau éteint, les vestiges végétaux qui ensemençaient le ruban de plus en plus maigre d’oasis ont à leur tour disparu. Pendant deux heures encore, vingt kilomètres à peine, le cheval sec qui m’avait emporté butait encore parfois sur une racine fossile, matière organique minéralisée par le travail de cuisson lente de la silice, du soleil et des années.
Maintenant, il ne reste rien et les faux pas de la bête, les miens lorsque de plus en plus souvent je marche à côté d’elle, ne proviennent plus que des glissements du sable. Sur l’insistance d’Ashkar qui m’a rattrapé pour adoucir ma folie, je suis finalement parti de nuit. L’équipement extrait de nos deux bardas doit me donner une chance de passer la mort blanche et d’atteindre les ruines. Puisque l’entrée de la ville est gardée, j’ai voulu me lancer sur le chemin des vestiges que parfois des touristes étrangers visitent. J’ai convaincu le Ouighour et peut-être le Yéménite aussi que nos signalements de combattants afghans étant diffusés à l’armée et à la police, la seule chance d’atteindre Aysha et de soustraire Dolqun au chantage était pour moi de me fondre dans un groupe de touristes, afin à l’entrée de la ville de me faire passer pour ce Français que je n’ai jamais su être.
Pour l’heure, le soleil écrase ma silhouette et celle de la bête qui rechigne à cette marche mortelle, où chaque heure assèche un décilitre de plus de la réserve d’eau, de vie, que recèlent nos chairs. Seule une longue habitude de docilité envers ses cavaliers successifs, capables de le mener de points d’eau en oasis, fait obéir l’animal, plaçant par accoutumance sa confiance en mon savoir incertain.
Je dispose d’une carte tracée à la main par Ashkar, d’une boussole et de quelques conseils avec lesquels je suis supposé corriger les approximations de la marche. Tout cela, avec trois jours d’eau à peine, devait me mener à travers les premiers sables du Taklamakan jusqu’aux villes mortes qui furent il y a mille ans la frontière du désert, quand les glaciers offraient encore leurs eaux en flots moins mesurés et qu’aux deux bords du cimetière de sable, d’amples villes verdoyantes noyaient d’arbres les contours des caravansérails et des palais.
Comme les populations qui se sont laissées repousser par les hordes mongoles et les conquérants musulmans, les murailles anciennes se sont, elles aussi, effacées devant la rognure acharnée de la vie par le sable.
Ma volonté ne craint ni le soleil ni le froid, je me laisse brûler par l’un et pénétrer par le second sans humeur, sans lassitude, convaincu que l’esprit peut s’imposer au corps jusqu’à la dernière seconde. Je continue donc, obstinément, mais jamais je n’ai connu cela, ce goutte-à-goutte par lequel je sens couler toute la substance de ma vie.
Mes lèvres et mes narines, les premières, sont devenues sèches comme des débris de peau, feuilletés. Je ne sens plus la vigueur dans mes membres ni mon tronc et ne me perçois plus que comme une enveloppe creuse, abritant un vide aride, dont la coquille d’automate mal remplie par les cordes et les poulies qui m’actionnent encore, pourrait à tout moment s’affaisser sur une mécanique obsolète. Effondrée, disloquée, la marionnette de peau se laisserait ronger par le premier vent de sable qui me percerait de toutes parts et sifflerait bientôt en traînées contournées à travers mon squelette, nettoyé de tout souvenir de vie, s’offrant comme un cimetière particulier aux valses de sable.
L’animal à présent est tombé. Il est, je crois, mort sur pied avant de toucher le sol.
L’eau est épuisée.
C’est en halluciné que je tire encore sur la bride de la bête morte, avec un acharnement dément, quand - dans un grondement qui ne me distrait pas de mon effort forcené et vain pour tirer en avant la barbaque - un véhicule rustique s’arrête à mes côtés. Je tire encore sans voir les deux personnes qui en descendent. Il faut que les mains d’une femme enserrent mes épaules et que les doigts d’un homme desserrent les miens de la bride de cuir pour que, fils coupés, je m’affale brusquement dans leurs bras comme une voile choquée sur le pont.
Le feu et l’eau brûlent également mon corps. Dans l’ombre, allongé sur un vaste lit, je suis privé de force et subis la cuisson de tous mes tissus au four installé à l’intérieur de ma chair.
Mon esprit dérive. Entre futur et passé, les objets qui m’entourent trouvent à peine leur place pendant que des paroles s’articulent sans interruption, cherchant leur chemin au travers les tissus desséchés de mon palais, noyées parfois par les liquides qu’on y verse.
Les moments passent, discontinus, et des faces se succèdent, détresses et douceurs confondues, parmi lesquelles je reconnais ma mère iranienne, une adolescente française dont j’étais un jour épris, Aysha, une autre figure inconnue et le visage du feu. Feu du soleil, cuisson du sable, villages livrés aux flammes, torches vivantes fuyant en hurlant un abri trompeur, bombes fusant dans la nuit, jetées par un avion invisible ou par la gueule d’un char, ou brûlure crachée par l’arme à l’épaule d’un frère ou à la mienne.
Je tue, je meurs, j’agonise sous la torture qu’on m’inflige.
Une femme me regarde, blonde, et sa main conduit sur ma peau une éponge douce, gorgée d’eau, dont chaque passage m’arrache les nerfs comme du papier de verre. Elle me parle, depuis longtemps peut-être, sans discontinuer son geste. Sa main claire comme l’avoine poursuit son mouvement en étalant de longs rubans humides sur mon corps. Je suis nu. Il n’y a aucun autre témoin à ces soins singuliers, une idée d’occidentale dont une musulmane mourrait de honte. Je n’en pense rien. Parfois, elle incline un verre en direction de mes lèvres et verse quelques gouttes, s’arrêtant dès que je m’étrangle, puis recommence le trajet de l’éponge.
Grimace mon beau, grimace, je fais ma main légère mais ta figure me dit que tu as mal. C’est nécessaire tu sais. Je te réhydrate, du dedans, du dehors, je fais ça tous les soirs.
Sais-tu depuis combien de temps ?
J’ignore tout du temps, même de celui qui s’écoule maintenant. L’endroit où je suis s’enfuit, les murs, les meubles, les tableaux, il ne reste plus que son visage, comme un médaillon dans ma conscience, qui s’efface le dernier.
Quand les images reviennent, je suis toujours sur ce lit, recouvert d’un drap. Une serrure tourne et quelques mots sont échangés en chinois. Une seule série de pas pénètre, un bruit de bottes sur le sol, d’un pas léger quoique décidé. C’est elle qui revient, vêtue pour le désert d’étoffes légères et enveloppantes. Seuls deux yeux bleus percent entre les plis du tissu, enroulé comme un burnous, une technique étrangère aux Ouighours. Bonjour mon beau.
-Tu parles aujourd’hui ?
Je veux répondre mais le croassement qui s’échappe de ma gorge lui fait poser trois doigts sur mes lèvres. Non mon beau. Pas encore. Tu as du caractère tu sais. Dans l’état où nous t’avons trouvé, tu aurais du tomber depuis longtemps. A ton degré de déshydratation, normalement, il ne reste pas grand chose de vivant.
Elle a déroulé la longue étoffe blanche et s’est dépouillée de ses amples tissus, mélange hétéroclite de saharienne et de costume tadjik, pour apparaître homme en bas - en pantalon et bottes - et toute féminité à partir de la taille, vigoureuse et fine, dominée par un surplomb tendant la soie fine sur la poitrine de collines qui font hésiter mon regard.
Elle le remarque sans doute car une ironie rieuse zèbre ses lèvres, en retrousse les flèches, fait naître deux demi-rosaces de fines lignes rayonnant des commissures. Cela étincelle comme une bougie magique tout en trahissant à sa beauté un âge.
Ce soir beau gosse, traitement de faveur, j’ai amené du lait d’ânesse.
Elle remplit une bassine d’un jet blanc-crème, le dilue à peine d’un peu d’eau, puis plonge une éponge jusqu’à la noyer dans le liquide, gorgeant la matière jaune du cocktail blanchâtre. Plusieurs fois, elle presse la fibre entre ses doigts, la vidant lentement de son jus, ramenant ensuite l’éponge dessous la surface du lait avant de la soulever et d’en tirer de nouveau le suc. Les gens d’ici disent qu’il n’est pas de meilleur remède contre la brûlure du corps. Ça ne peut pas être mauvais je suppose.
Le drap saisi par son autre main, glisse sur mon corps au même rythme ralenti dont se vide l’éponge. Je me sens volé de toute pudeur mais l’impuissance de la fièvre m’habite encore, je suis incapable d’un geste pour me couvrir, délicieusement impuissant. Le ballet de l’éponge commence, moins râpeux que la fois précédente, sa caresse balaye mes sens faussés par l’insolation qui a failli me tuer.
L’ivresse du feu brise les défenses de mes pensées, entre la caresse et mon désir il n’est pas d’obstacle et la femme blonde sourit sans ironie devant mon vit dressé au-dessus de mon corps abattu.Il y a quelques effets secondaires qui ne figuraient pas sur le mode d’emploi. Un rire lui échappe, léger comme une colombe, qui se moque de nous deux à la fois, sans gène.
Je suis un peu magicienne, tu sais ? Une ondine, une créature de l’eau, l’élément qui s’oppose le mieux au feu. J’ai moyen de faire encore quelque chose de plus, au moins symboliquement, pour te sauver.
Le drap à glissé jusqu’à mes pieds. En longues bandes, l’éponge étale les coulées de lait sur mes jambes, humectant l’intérieur de mes cuisses, frôlant mes bourses en feu. Quand l’éponge tombe au sol et que ses doigts se referment sur la base des fabriques jumelles, en chatouillant le socle de leurs ongles, elle se rétablit sur le lit et sans ôter bottes ni chemisier, elle délace son pantalon sur ses deux hanches et celui-ci s’ouvre comme deux pétales de fleur. Ses mollets serrés sur ma peau nue, son corps à califourchon sur le mien, elle se dresse sur deux genoux jusqu’à frôler de son sexe la pointe du mien, guidé à sa porte par le jeu de ses doigts, poussant à sa base. Ses lèvres sont humides, elles glissent sur mon gland, l’avalent doucement, s’arrêtent, se retirent jusqu’à l’effleurer seulement, s’arrêtent encore puis admettent de nouveau dans l’antichambre mon bulbe circoncis, ma chair pelée et comme écorchée par la douce torture du désir, suppliante et incandescente. Elle joue ainsi des résonances de chaque corde de ma harpe, savamment, magistralement, à ne faire de moi qu’un instrument parfaitement accordé à son talent. Alors que j’ai perdu toute notion de lieu et de temps, elle se penche à mon oreille et murmure.
As-tu entendu parler des fontaines ... des femmes fontaines ?
Et comme mes yeux ne reflètent que mon incompréhension dans l’état où je suis de toute parole humaine, avec un cri tiré de son ventre elle me plante en elle avec sauvagerie, puis se redresse et s’abat encore, frappant mon aine de ses fesses de toute la brutalité de son corps, forçant une cadence qui me balaye d’un long tremblement, me tend comme un arc, jette ma flèche et toute ma sève à l’apogée de la courbe. Alors, sans interrompre sa chevauchée sauvage, la vague que j’ai engendrée reflue pour s’écouler sur moi, me couvrant d’un liquide jaillissant bien plus abondant que le mien, qu’accompagne son hululement de plaisir. Digues lâchées, ses eaux me noient, me lavent, me couvrent. De son sexe coule une rivière d’eau claire, pâle comme une source, désaltérante, qui inonde ma terre desséchée de pluie bienfaitrice.
Sans comprendre, mais comblé, je baigne dans la flaque de sa jouissance dont se gorge ma peau et qu’absorbe le lit.
Fontaine, je boirai de ton eau.
Irrigué comme une rizière, j’ai retrouvé la vigueur fragile d’une très jeune pousse, comme un bourgeon de vie naissant à travers l’écorce morte. Après les minutes mêlées, membres mélangés dans le même lit, éreintés de plaisir, elle s’est redressée la première et s’est mise à chanter un vieil air de Nat King Cole et de bien d’autres :
“There was a boy “ A very strange and gentle boy “ They say he traveled many seas ...
Une étrange compression s’est fait sentir sur ma poitrine pendant qu’elle hasardait les paroles et trébuchait sur le rythme d’une chanson que, d’un index posé sur ma poitrine, elle me dédie.
Je pense à l’éponge pressée entre ses doigts, plus tôt.
De la même façon des gouttes perlent, cette fois aux plis de mes paupières. Il m’a fallu l’accent incertain de son américain pour réaliser qu’avant cela elle me parlait en français. Je ne l’avais pas réalisé. Cette langue que je n’avais pas entendue depuis deux ans a coulé naturelle, évidente. Cette découverte apporte une amertume douce au fond de mon palais, une défaite libératrice, une délivrance dans les larmes.
Elle ne dit rien, continuant de chanter la scie américaine qui me fait tant d’effet. Dans sa bouche de française résonnent en anglais d’étranges paroles dont l’assemblage me peint en improbable héros. Je continue de couler.
Au soir, elle me fait me lever et teste, sur quelques mètres, la solidité de mes jambes. Tout bouge mais les genoux ne se dérobent pas, l’équilibre vacille mais ne tourne pas au vertige, le troisième pas suit le second et ma main se fait plus légère sur son épaule, la sienne se détache de ma taille.
Nous parvenons ainsi à une table mise pour trois, déjà assaillie de plats étranges. Un asiate à la peau boucanée nous y accueille à grand renfort de formules mêlées de chinois et d’anglais, cordiales, sonores, incompréhensibles souvent.
A quarante cinq ans peut-être, l’homme a une peau rude au grain épais et des traits mâles, creusés de cratères comme une lune vérolée. Il ne me tient pas pour mourrant à en juger au nombre de toasts - d’alcool blanc et acre - qu’il me pousse à boire : « kanpei ! » , cul sec.
Comme du français, j’avais perdu l’usage de l’alcool.
Le premier verre m’a brûlé la gorge sans que je ne sois conscient de ce que je faisais, au second je me suis rappelé l’interdit islamique, au troisième je me suis laissé aller, conscient de ne pas être en état, ni de lutter, ni de réfléchir au sens de ce que je faisais. L’Asiate parle beaucoup mais ne dit rien. Toutes ses formules bavardes sont des éclats de convivialités aussi formels sur le fond qu’ils s’annoncent fraternels.
Lui, c’est Chen Lian, mon associé.
Mon sourire glisse sur celui qu’elle me présente pour se poser hésitant sur elle. Je connais le nom de l’inconnu mais pas le sien. Elle semble lire mon embarras au pli de ma bouche car elle se penche et chuchote à mon oreille.
Je m’appelle France.
Son nom m’engorge, comme un soulèvement au cœur dans l’avion quand survient le trou d’air, et me laisse dans un inconfort dont je ne sais s’il est trop plein d’émotion ou appréhension du malheur. Puis, la sensation reflue.
France ... pourquoi pas, j’ai bien bu ce soir de l’alcool. Lavé par les larmes et les eaux, je sens tomber le vent. Le calme gagne sur moi, dégonflant les voiles, figeant le roulis, faisant taire le claquement des cordages.
Dès le dernier plat achevé, l’Asiate sort de table et disparaît abruptement à travers une porte, après un rapide salut. La vieille femme qui apportait et desservait les plats s’affaire à présent aux fenêtres, ôtant les panneaux de bois qui pendant la tempête les protégeaient. La lumière du désert efface celle des lampes à huile, d’une lueur apaisée à cette heure qui n’inonde plus mais habite cette salle.
Au seuil de la maison, le ciel offre une palette graduée du jaune au violet sombre et, au point médian de mon horizon, là où devrait s’offrir le soleil couchant, une gaze de brume blanche remplace le rougeoiement habituel. Au loin, le vent de sable souffle encore, projetant la poussière pâle à des centaines de mètres de hauteur, en un écran opalin.
J’ai fait cinq pas dans le désert.
Quelque part, au-delà de ce rideau de silice, se trouve Khotan. J’ai perdu un temps infini, qui sait combien de jours je suis resté ici, inconscient. Pire, je sens enfuie la force têtue qui - malgré l’incompréhension croissante de mon esprit et la fatigue de mon corps - me poussait encore. La poitrine que je sonde est vide, mon dos diffuse sa plainte de lassitude, la douleur envahissante n’est plus celle des muscles mais celle mêlée des nerfs et du sens. France est derrière moi, elle s’est arrêtée à deux pas.
Tu as beaucoup déliré Quentin, à voix haute et tu l’as fait en français, pas en arabe. Je sais à peu près ce que tu fais ici. Tu vas repartir te battre ?
Je n’y tiens pas. Je ne sais plus pour qui ou contre quoi je me bats. Mais il me reste une tâche en cours, je suis parti dans l’espoir confus de sauver Aysha et son père. Je le dis à France et demande si la ville est loin. Le dialogue est lent. Nous cherchons chacun nos mots. Elle est toujours dans mon dos, je ne me suis pas retourné et n’entends que sa voix.
Cela aussi tu en as parlé... de cette Aysha. Chen Lian n’a pas eu de mal à se renseigner, la région entière bruisse de murmures à son sujet. Même le conservateur de la ville morte, qui nous a prêté cette maison, était au courant.
Alors, je suis bien là où je voulais me rendre. Je n’ai manqué réussir qu’à quelques kilomètres près peut-être, mais sans France je serais tout de même mort, délirant sous le soleil, à porté de mon but.
-Mais qu’en a-t-il été d’Aysha ?
Ton Ayshanabula s’est échappée toute seule. Elle a fui dans l’incendie qui a ravagé la maison de sa famille et la moitié d’un faubourg de Khotan. La radio chinoise l’accuse d’avoir mis le feu à la ville délibérément pour s’enfuir et les ouighours répandent la rumeur d’un complot d’Etat destiné à immoler toute sa famille par le feu et faire mourir le plus grand nombre possible d’entre eux.
Qui sait ?
Alors elle est sauve ?
Elle a rejoint les rebelles. Son père a été fusillé en représailles et elle aurait juré de le venger. Hier, un immeuble réservé aux impatriés chinois a été soufflé par une bombe.
Dans l’air sec, encore chargé d’invisible poussière de sable, mes inspirations râpent comme une abrasion, des sinus jusqu’aux bronches, provoquant une toux sèche et âpre dont la douleur m’est de plus en plus familière. Le manège de la mort s’amorce à nouveau. J’ai l’impression qu’à présent il me suit. Il a pris le vieux Dolqun, des poignées de ouighours et autant de chinois dans ses aubes.
Aysha, aux yeux vifs et à la voix pure, Aysha élevée par Dolqun pour que ses connaissances la placent au-delà des haines, est entrée dans le cycle à son tour.
Je l’ai entendue disserter, avec une science naïve, sur la complexité de l’héritage de son peuple.
Elle disait le Manichéisme, dont le vieux royaume Ouighour avait fait sa religion d’état, alors que le Nestorianisme et le Bouddhisme étendaient leur influence tolérée le long des routes des caravanes, jusqu’à ce qu’une nouvelle conquête répande la vérité de l’Islam dans tout le pays. Je suis encore musulman mais la vérité à présent me fatigue, je préfèrerais laisser chacun se tromper en paix. Aysha a été élevée par Dolqun pour brasser la largeur de cet horizon, mêlant les siècles et les savoirs, et la voici devenant passionnaria d’une vengeance vertueuse. Elle trahit son père pour lui être fidèle. A tort ou à raison, dans l’immeuble soufflé par les explosifs, j’imagine la main de Farouk, employant le savoir-faire transmis dans les grottes afghanes dont mes doigts ont eux aussi été instruits. J’aurais su disposer les explosifs comme lui, là où il le fallait pour que la construction s’effondre. Comme les siens, mes traits sont orientaux, seulement plus mélangés et indéfinis, trahissant un sang croisé aussi souvent que celui d’Ashkar et d’Aysha, dans ce pays ou le brassage a été assuré par les caravanes. Moi aussi, je suis musulman.
France ?
J’ai voulu lui poser une question, peut-être lui demander le chemin des montagnes, mais l’interrogation meurt à l’orée de ma bouche, paralysée par son prénom. Pris par la fièvre, c’est en français que j’ai déliré.
Le monde se scinde en deux.
Devant moi cet horizon de sable, étrangement lissé par la tempête, où les dunes ont été aplaties par le vent comme sous le passage d’un immense râteau. En moi, un chaos de douleurs, abattues en désordre comme un amoncellement de rochers aux arrêtes aiguisées. Chaque mouvement de l’esprit fait mordre dans ma chair intérieure ces cailloux que je traîne dans mon ventre comme dans une outre de peau. Un mal nouveau m’a atteint. Je ne sais plus haïr. Toutes les fureurs que j’avais accumulées ne trouvent plus d’emploi et se vengent de moi. Je reste planté devant la beauté de ce spectacle de montagnes se profilant au-dessus du désert et cette magnificence ne me sert à rien, elle ne suffit pas à me soigner.
...à suivre

