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Parce que le rire est un phénomène complexe, parce qu’ils peuvent passer une vie entière sans rire, les "philosophes" officiels, les professeurs qui écrivent des livres, ne se sont pas aventurés sur ce terrain mouvant, et lorsqu’ils l’ont fait, c’est souvent pour se ridiculiser. Par exemple, Henri Bergson a pris le risque d’écrire un ouvrage entier sur le rire, mais, pour l’étudier, il s’est focalisé, dans son essai "Le Rire, Essai sur la signification du comique", sur le rire mécanique, le rire-bête, celui que provoque le spectacle d’un homme qui glisse sur une peau de banane. Henri Bergson pouvait rire d’un homme qui glisse sur une peau de banane, mais il ne fallait pas lui en demander plus, sans doute parce qu’il avait peur de rider la peau lisse de son visage... Que voulez-vous, Henri se trouvait beau !
Raymond Devos était capable de vous faire tordre de rire - c’est dire à quel point le comique prend possession de sa créature. Le comique, qui, lui, ne rit pas, en tout cas, autant que ceux et celles qui l’écoutent, a pour objet de faire en sorte que ceux-ci ne se retiennent pas, ne se retiennent plus - puisqu’ils se retiennent le reste du temps... Le comique est donc un individu sérieux, qui sait ce qu’il a à faire, ou, à tout le moins, qui pense savoir ce qu’il a à faire, puisque les preuves sont sous ses yeux - la salle rit ? non... aïe, qu’est-ce qu’ils ont ce soir... ? Raymond Devos était un esprit qui prenait corps sur scène, sans "contexte". Il y a des comiques de cinéma, qui utilisent de manière systématique les autres acteurs comme faire-valoir, souffre-douleur, ... Là, un homme seul, qui s’accompagnait de quelques instruments de musique, d’un ami-musicien, ... Dans le "one-man show", le comique joue du public. Et le public rassemble des inconnus qui s’abandonnent volontiers - la situation m’a toujours fait penser à celle, érotique, de l’abandon des amants. Puisque, comme vous l’avez remarqué sans doute, l’orgasme qui vient a un caractère comique, intrinséquement j’entends, les ressemblances sont saisissantes, à un détail près : la "souffrance". Car autant la relation érotique mêle plaisirs et souffrances d’une manière étrange, autant la relation comique, du comique à ses possédés, est sans souffrance - apparemment... Apparemment, car combien de comiques font appel aux souffrances des uns et des autres pour réaliser une psychothérapie collective... Avec Raymond Devos, c’était le corps qui souffrait, et l’esprit qui démontrait sa liberté. Et l’esprit libre "joue", fait jouer, au sens physique et mécanique du terme, les mots, les uns contre les autres. Le comique, qui l’est réellement, est donc un homme de l’intelligence collective, puisqu’il sert la prise de conscience, des règles, intellectuelles, sémantiques, qui déterminent celle-ci, la déterminent, la définissent et la limitent. En quelques phrases, un comique comme Raymond Devos peut balayer une certitude, une conviction, un préjugé, et l’homme social qui ressort d’un "spectacle" se retrouve tout nu - mais c’est interdit par la loi...
Un sketch original (1) en hommage à Raymond Devos
"Un jour, je reçois un ami chez moi, un ami que j’apprécie beaucoup. Parce que c’est un homme très intelligent, il lit beaucoup de livres, c’est une mine de savoir, l’air de rien, car mon ami, il faut dire, il ne se fait pas remarquer. D’ailleurs, une fois, je lui ai fait cette remarque, je lui ai dit, "mon ami, vous êtes toujours habillé d’une manière tellement anonyme, sans jamais la moindre marque sur vous". "Justement, me répond mon ami, c’est que je ne tiens pas à me faire remarquer" ! "Pourtant, lui-dis, vous êtes un individu remarquable !". "Pour vous, mon cher ami, c’est d’ailleurs pour cela que je suis votre ami, c’est que vous, vous m’avez remarqué", et là, il me dit que, sans le savoir, nous venons de dire la même chose que Hegel dans la Phénoménologie de l’Esprit ; et en plus, qu’il me soupçonne d’être hégélien, sans le savoir ! Vous vous rendez compte ! Moi, hégélien, je ne le savais même pas, et puis personne ne me l’avait dit ! Enfin, si, mon ami me l’a dit, mais enfin, j’étais déjà un homme d’un certain âge, on aurait pu me prévenir avant ! "Et c’est grave d’être hégélien ?, lui dis-je à mon ami". "Pas plus grave que d’être nietzschéen ou cartésien, mais vous, de toute façon, je crois que vous êtes hégélien parce que vous croyez à la science de la conscience" ! "Ah... ! Et ce n’est pas dangereux cela au moins, lui dis-je."
"En fait, çà dépend, me répond-il. Certains adeptes de cette croyance pensent que, vous, et moi, et tout le monde, nous avons le même esprit, et que, si on connaît ces règles, on peut manipuler les autres à leur guise". Je tombais des nues ! Je n’en croyais pas mes oreilles, mon ami était en train de dire que j’étais comme ces gens-là, un marionnetiste du genre humain ! Moi, simple clown ! "Alors, je dis à mon ami, un peu en colère quand même : "Mais moi, mon cher, je suis un clown, j’amuse les gens, je ne suis pas un manipulateur". Et là, il me rit au nez ! "Mais je n’ai rien dit de drôle ! Si vous riez à contre-temps, ...". Et là, il rit à nouveau. Je sentais la moutarde me monter au nez. "Dites-donc, lui dis-je, cela vous arrive souvent de rire au nez des clowns quand ils ne vous l’ont pas demandé ?". Et là, il me répond : "Ah, parce que je dois vous obéir au doigt et à l’oeil peut-être, vous me prenez pour un jouet qui doit rire quand vous le voulez" ! Je n’en revenais pas ! Mais oui, il avait raison mon ami ! Ah, décidément, je le reconnaissais bien là, c’était bien mon ami, il était en train de m’apprendre quelque chose, là, incroyable ! Je me sers des gens comme je le veux ! Et il ajoute : "les gens importants, par exemple, les hommes de pouvoir, vous savez, les hommes politiques, souvent les gens disent d’eux "oh celui-là, c’est un clown", et en fait, on s’aperçoit que l’homme politique les amuse, en fait, qu’ils s’amusent de l’homme politique, et souvent, c’est la créature qui s’amuse de son créateur, parce qu’un jour, l’homme politique s’amuse de ceux qui l’ont élu, n’est-ce pas ?". Je devinais que les choses allaient empirer pour moi ; je m’attendais à ce qu’il me dise que, moi aussi, j’étais un animal politique, que j’amusais la galerie, pour m’amuser de la galerie, alors, je tentais une petite diversion, je me mis à répéter, à voix basse, "je suis hégélien, je suis hégélien, je suis hégélien", et lui dis-je, "après tout, si Hegel refusait que je sois hégélien ? ah, hein, cela vous en bouche un coin, c’est vrai quoi, il a peut-être son mot à dire" ! Et mon ami qui me dit "Mais il s’est arrangé pour que tout le monde soit hégélien ! Dans son système, il a parlé de tout et de tout le monde ! vous n’y échapperez pas, et puis en plus, cela simple être votre inclinaison !". "Mais je ne veux pas, lui dis-je ! Et mon ami qui me répond "Voyons, Raymond, cessez de faire l’enfant, ce n’est pas une affaire de liberté, vous n’avez pas le choix, vous êtes hégélien, que voulez-vous, malgré vous, mais vous l’êtes quand même !" Un vrai piège ! Mais comment allais-je faire pour me sortir de ce piège ? Alors, une idée de génie me traverse l’esprit : je demande à mon ami, "Dites-moi ce que je dois faire pour ne pas être hégélien ? " ? Car je n’en démordais pas ! Je ne sais d’ailleurs pas trop pourquoi, mais je tenais à ma liberté, moi ! C’est que, vous vous rendez compte, vous faites le clown toute votre vie, je veux dire, sérieusement, vous payez vos impôts, sérieusement, vous écrivez des sketchs pour vous moquer du monde, sérieusement, en votre nom, et un beau jour, quelqu’un vient vous dire, mon vieux, de toute façon, vous êtes hégélien ! Ah non, cela ne passe pas, çà, mon cher monsieur ! Alors, je lui répète ma question, "que dois-je faire pour ne pas être hégélien, puisque ce monsieur a l’air d’avoir pris tout le monde dans ses filets ?" Et mon ami me répond : "comme vous êtes un être pensant, vous n’avez pas le choix ; si vous cessiez de penser, comme votre chien le fait très bien, vous pourriez ne plus être hégélien !". "En somme, lui dis-je, si je vous comprends bien, si j’étais comme mon chien, je serais tranquille ?!" Et mon ami me répond : "voilà, mais c’est impossible !" Mais depuis, j’ai beaucoup réfléchi à la question, en observant mon chien, parce que , mon chien, c’est quelqu’un ! Et je me suis demandé : "Raymond, et si tu prenais la place de ton chien, et lui la tienne ? Comme çà, c’est lui qui serait hégélien, et toi tu serais tranquille...". Depuis quelque temps, je creuse l’idée...
" Depuis quelque temps, mon chien m’inquiète...Il se prend pour un être humain et je n’arrive pas à l’en dissuader. Ce n’est pas tellement que je prenne mon chien pour plus bête qu’il n’est...Mais qu’il se prenne pour quelqu’un, c’est un peu abusif ! Est-ce que je me prends pour un chien,moi ? Quoique, quoique... Dernièrement, il s’est passé une chose troublante qui m’a mis la puce à l’oreille ! Je me promenais avec mon chien que je tenais en laisse...Je rencontre une dame avec sa petite fille et j’entends la dame qui dit à sa petite fille : "Va ! va caresser le chien !" Et la petite fille est venue me caresser la main ! J’avais beau lui faire signe qu’il y avait erreur sur la personne, que le chien, c’était l’autre...la petite fille a continué à me caresser gentiment la main... Et la dame a dit : "Tu vois qu’il n’est pas méchant !" Et mon chien qui ne perd jamais une occasion de se taire...a cru bon d’ajouter : "Il ne lui manque que la parole, Madame !" Ca vous étonne, hein ? Eh bien moi, ce qui m’a le plus étonné, ce n’est pas que ces dames m’aient pris pour un chien...Tout le monde peut se tromper ! ...Mais qu’elles n’aient pas été autrement surprises d’entendre mon chien parler... ! Alors là... Les gens ne s’étonnent plus de rien. Moi, la première fois que j’ai entendu mon chien parler, j’aime mieux vous dire que j’ai été surpris ! C’était un soir, après dîner. J’étais allongé sur le tapis, je somnolais...Je n’étais pas de très bon poil ! Mon chien était dans mon fauteuil, il regardait la télévision...Il n’était pas dans son assiette non plus ! Je le sentais ! J’ai un flair terrible... A force de vivre avec mon chien, le chien...je le sens ! Et subitement, mon chien me dit : "On pourrait peut-être de temps en temps changer de chaîne ?" Moi je n’ai pas réalisé tout de suite ! Je lui ai dit : C’est la première fois que tu me parles sur ce ton ! Il me dit : Oui ! Jusqu’à présent, je n’ai rien dit, mais je n’en pense pas moins ! Je lui dis : Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Il me dit : ta soupe n’est pas bonne ! Je lui dis : Ta pâtée non plus ! Et subitement, j’ai réalisé que je parlais à un chien...J’ai dit : Tiens ! Tu n’es qu’une bête, je ne veux pas discuter avec toi ! Enfin quoi ! Un chien qui parle ! Est-ce que j’aboie moi ? Quoique...Quoique... Dernièrement, mon chien était sorti sans me prévenir...Il était allé aux Puces, et moi j’étais resté pour garder la maison. Soudain, j’entends sonner. Je ne sais pas ce qui m’a pris, au lieu d’aller ouvrir, je me suis mis à aboyer ! Mais à aboyer ! Le drame, c’est que mon chien, qui avait sonné et qui m’attendait derrière la porte a tout entendu ! Alors depuis, je n’en suis plus le maître ! Avant, quand je lui lançais une pierre, il la rapportait ! Maintenant, non seulement il ne la rapporte plus, mais c’est lui qui la lance !Et si je ne la rapporte pas dans les délais, qu’est ce que j’entends ! Je suis devenu sa bête noire, quoi ! Ah mon chien, c’est quelqu’un ! C’est dommage qu’il ne soit pas là, il vous aurait raconté tout cela mieux que moi... Parce que cette histoire, lorsque c’est moi qui la raconte, personne n’y croit ! Alors que, lorsque c’est mon chien, les gens sont tout ouïe... Les gens croient n’importe qui !"
(1) de l’auteur de cet article
http://aubonsketch.ifrance.com/devoscp.htm
http://nogl.free.fr/humour/Devos.htm
Couverture de l’article : "De quoi rions-nous ? Notre société et ses comiques", par Olivier Mongin, Plon

