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Les bienveillantes
de Jonatan Littell

17 janvier 2007

par torpedo

Jonathan Littell est né en 1967 à New York. Il a longtemps travaillé pour l’organisation humanitaire Action contre la Faim, notamment en Bosnie-Herzegovine, en Tchétchénie et en R.D.Congo. Sa première œuvre littéraire, Les Bienveillantes, a été récompensée en 2006 par le prix Goncourt et par le Grand prix du roman de l’Académie française.

(GIF)

-Extrait pages 29 & 30

...Ce que je viens d’écrire est vrai, mais il est aussi vrai que j’ai aimé une femme. Une seule, mais plus que tout au monde. Or celle-là, justement, c’était celle qui m’était interdite. Il est fort concevable qu’en rêvant d’être une femme, en me rêvant un corps de femme, je la cherchais encore, je voulais me rapprocher d’elle, je voulais être comme elle, je voulais être elle. C’est tout à fait plausible, même si ça ne change rien. Les types avec lesquels j’ai couché, je n’en ai jamais aimé un seul, je me suis servi d’eux, de leur corps, c’est tout. Elle, son amour aurait suffi à ma vie. Ne vous moquez pas : cet amour, c’est sans doute la seule chose bonne que j’ai faite. Tout cela, songez-vous sans doute, peut paraître un peu étrange pour un officier de la Schutzstaffel. Mais pourquoi un SS-Obersturmbannführer n’aurait-il pas avoir une vie intérieure, des désirs, des passions comme n’importe quel homme ? Ceux d’entre nous que vous jugez encore comme des criminels, il y en a eu des centaines de milliers : parmi eux, comme parmi tous les humains, il y avait des hommes banals, certes, mais aussi des hommes peu ordinaires, des artistes, des hommes de culture, des névrosés, des homosexuels, des hommes amoureux de leur mère, que sais-je encore, et pourquoi pas ? Aucun n’était plus typique que n’importe quel homme dans n’importe quelle profession. Il y a des hommes d’affaires qui aiment le bon vin et les cigares, des hommes d’affaires obsédés par l’argent, et aussi des hommes d’affaires qui se fichent un godemiché dans l’anus pour aller au bureau et cachent, sous leurs costumes trois pièces, des tatouages obscènes : cela nous semble une évidence, pourquoi n’en serait-il pas de même à la SS ou la Wehrmacht ? Nos médecins militaires trouvaient plus souvent qu’on ne le pense des sous-vêtements féminins lorsqu’ils découpaient les uniformes des blessés. Affirmer que je n’étais pas typique, cela ne veut rien dire. Je vivais, j’avais un passé, un passé lourd et onéreux, mais cela arrive, et je le gérais à ma manière. Puis la guerre est venue, je servais, et je me suis retrouvé au coeur de choses affreuses, d’atrocités. Je n’avais pas changé, j’étais toujours le même homme, mes problèmes n’étaient pas résolus, même si la guerre m’a posé de nouveaux problèmes, même si ces horreurs m’ont transformé. Il est des hommes pour qui la guerre, ou même le meurtre, sont une solution, mais moi je ne suis pas de ceux-là, pour moi comme pour la plupart des gens, la guerre et le meurtre sont une question, une question sans réponse, car lorsqu’on crie dans la nuit, personne ne répond. Et une chose en entraîne une autre : j’ai commencé dans le cadre du service, puis, sous la pression des événements, j’ai fini par déborder ce cadre : mais tout cela est lié, étroitement, étroitement lié : dire que s’il n’y avait pas eu la guerre, j’en serais quand même venu à ces extrémités, c’est impossible. Ce serait peut-être arrivé, mais peut-être non, peut-être aurais-je trouvé une autre solution. On ne peut pas savoir. Eckhart a écrit : Un ange en Enfer vole dans son propre petit nuage de Paradis. J’ai toujours compris que l’inverse aussi devait être vrai, qu’un démon au Paradis volerait au sein de son propre petit nuage d’Enfer. Mais je ne pense pas être un démon. Pour ce que j’ai fait, il y a toujours des raisons, bonnes ou mauvaises, je ne sais pas, en tout cas des raisons humaines. Ceux qui tuent sont des hommes, comme ceux qui sont tués, c’est cela qui est terrible. Vous ne pouvez jamais dire : Je ne tuerai point, c’est impossible, tout au plus pouvez-vous dire : J’espère ne point tuer. Moi aussi je l’espérais, moi aussi je voulais vivre une vie bonne et utile, être un homme parmi les hommes, égal aux autres, moi aussi je voulais apporter ma pierre à l’oeuvre commune. Mais mon espérance a été déçue, et l’on s’est servi de ma sincérité pour accomplir une oeuvre qui s’est révélée mauvaise et malsaine, et j’ai passé les sombres bords, et tout ce mal est entré dans ma propre vie, et rien de tout cela ne pourra être réparé, jamais. Les mots non plus ne servent à rien, ils disparaissent comme de l’eau dans le sable, et ce sable emplit ma bouche. Je vis, je fais ce qui est possible, il en est ainsi de tout le monde, je suis un homme comme les autres, je suis un homme comme vous. Allons, puisque je vous le dis que je suis comme vous !

torpedo