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Ségolène Royal dans la nasse plébiscitaire
de Philippe Marlière

13 mars 2007

par Philippe Marlière

Philippe Marlière Maître de conférences en science politique à l’université de Londres

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Depuis 1965, la gauche aborde l’élection présidentielle dans une position de faiblesse. Le problème n’est pas conjoncturel, mais structurel. François Mitterrand a été à ce jour le seul candidat socialiste à contredire cette loi d’airain de notre vie politique :

l’élection présidentielle au suffrage universel direct est taillée sur mesure pour offrir la victoire au camp conservateur.

Les circonstances de la campagne pourraient certes nous réserver, en avril prochain, une surprise aussi retentissante que l’élimination de Lionel Jospin en 2002.

La victoire de Ségolène Royal n’est ainsi pas à exclure, mais elle serait surprenante car tout ou presque dans cette élection concourt à désavantager la gauche.

Qui élisons-nous ?

Un chef d’Etat qui concentre des pouvoirs exorbitants par rapport à tout autre chef d’Etat démocratique. Dans les domaines aussi divers que la défense, la diplomatie, la gestion de la dyarchie exécutive, de l’agenda de l’exécutif et des rapports avec l’Assemblée nationale (droit de dissolution), le président est le maître à bord. Il est aussi politiquement irresponsable : qu’il dirige bien ou mal le pays, il n’est passible d’aucune sanction politique (le gouvernement peut-être censuré par l’Assemblée nationale). Par comparaison, le président étatsunien doit souvent composer avec un Sénat et une Chambre des représentants qui lui sont hostiles. En France, dans le cas d’une cohabitation, le président reste la force dominante dans les affaires étrangères, européennes et possède un réel pouvoir de nuisance sur le plan interne (comme ce fut le cas entre 1986 et 1988).

Mais il y a surtout la dimension symbolique de la fonction. En vertu de la mystique gaullienne, un président « a-partisan » doit « incarner » le peuple français, ses aspirations les plus profondes, dans un face à face plébiscitaire, presque charnel : « Quand je ne serai plus là, il faudra un chef de l’Etat en dehors des partis qui ne soit pas lié à une majorité », expliquait le général peu avant son retrait définitif du pouvoir.

La Constitution confère au président un rôle d’arbitrage et de définition des orientations générales de la politique nationale.

Mais la pratique est tout autre : le président est bien l’acteur majeur de notre système politique, le seul personnage de l’Etat qui soit connu et reconnu à l’étranger.

Côté coulisse, le président est un acteur partisan quasi-omnipotent ; côté scène, il est le bienveillant père de la Nation.

Avant d’endosser les habits présidentiels, Mitterrand avait bien compris le danger de cette combinaison anti-démocratique : « (...) L’abus [de la fonction présidentielle] ne réside pas dans l’usage que [le président] fait de son pouvoir, mais dans la nature même de ce pouvoir » (Le Coup d’Etat permanent, 1964 - 10/18, 1993, p. 314).

Le cœur du problème pour le PS est là : on lui demande de désigner un(e) candidat(e) à la fonction de chef d’Etat qui, aussitôt investi(e), doit s’affranchir de son parti pour aller au devant de son « destin national ».

Cette démarche plébiscitaire est catastrophique pour le PS car elle dépolitise une candidature qui devrait au contraire être sur-politisée par la promotion des thématiques traditionnelles (et gagnantes) de la gauche : l’égalité et la justice sociale.

Au lieu de cela, le PS s’égare dans les déclinaisons d’un discours convenu sur la Nation (thématique classique de la droite bonapartiste). La référence abstraite à la France et à ses « valeurs » est le vieux fond de commerce de la droite et de l’extrême droite.

-  Pourquoi le PS s’y rallie-t-il ?

Sur ce terrain plébiscitaire, seule la trajectoire du mitterrandisme pouvait offrir à la gauche quelque espoir de victoire. Certains ont dressé un type-idéal mitterrandien résolument droitier : culte de la terre et du terroir, des choix esthétiques classiques, le goût de l’ordre et le sens de la hiérarchie. Ces facteurs ont vraisemblablement joué un rôle pour convaincre les Français d’élire cette « Force tranquille », soutenue par la gauche, mais sociologiquement de droite.

Plutôt que d’être relégué aux basses besognes de la campagne (tractage, organisation des meetings, soutien financier), le PS devrait l’animer, rappeler sans cesse que sa candidate porte un programme socialiste et non quelque « Pacte présidentiel » (une feuille de route qui tente le grand écart entre la justice sociale, le libéralisme économique et une panoplie de mesures sécuritaires).

Une telle démarche permettrait de rassembler à gauche avant le deuxième tour, de galvaniser les électeurs et de rompre avec la stratégie suicidaire de Lionel Jospin en 2002 (« Mon programme n’est pas socialiste »), poursuivie en grande partie par Ségolène Royal aujourd’hui.

Dans un entretien au Monde (5 mars 2007), la candidate socialiste affirmait fort curieusement « qu’il est possible de concilier la grandeur de la fonction [présidentielle] et la simplicité, exercer pleinement le pouvoir (...) et résister en même temps à cette tentation monarchique à laquelle la République a trop souvent cédé ». Si les pouvoirs de la reine d’Angleterre sont bénins, c’est justement parce qu’ils ne découlent pas de la Constitution de la Ve République ! Dans le cadre constitutionnel français, revendiquer une présidence « modeste », comme le fait Ségolène Royal, est une promesse illusoire.

En réalité, la ligne de conduite a-partisane que Mme Royal s’était donnée dès les primaires socialistes sort ici renforcée. Son adhésion à la mystique gaullienne (la rencontre d’un(e) candidat(e) avec le peuple) est également patente.

Au crépuscule du mitterrandisme, Lionel Jospin avait revendiqué un « droit d’inventaire » et affiché sa volonté de transformer en profondeur les institutions de la Ve République dans un sens parlementariste. Des voix au PS se sont ensuite élevées pour proposer un régime primoministériel et ont proposé de « désacraliser » la fonction présidentielle selon la pratique retenue par nos voisins européens.

Pourtant nommé dans une logique parlementaire à la suite de la dissolution chiraquienne, Jospin se prononça en faveur du quinquennat présidentiel et fit modifier par l’Assemblée nationale le calendrier électoral, pour que l’élection présidentielle ait lieu avant les élections législatives. Gaullien, Lionel Jospin mit l’élection présidentielle au cœur du dispositif électoral et renforça la prééminence présidentielle au sein de la dyarchie. Les élections législatives n’auraient plus qu’à donner une majorité au président fraîchement élu. Jospin justifia ce choix institutionnel au nom du respect de l’esprit « dans lequel le général de Gaulle avait conçu cette responsabilité essentielle issue directement du vote du peuple » et appela à « redonner à cette fonction, son sens et sa portée, voire son prestige » (Le Temps de répondre, Stock, 2002, p. 203).

Cette décision funeste a contribué à renforcer la domination politique et symbolique de la droite sur cette élection plébiscitaire et ô combien cruciale.

L’orientation présidentialiste du PS contraint Ségolène Royal à mener une campagne fondamentalement identique à celle de Lionel Jospin en 2002.

Philippe Marlière