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Le clou de Prague
Nouvelle de Jean-Laurent Poli

19 avril 2007

par Jean-Laurent Poli

-Prague ça vous fascine ?

(JPEG)

La voix off m’appela . J’avais décroché le combiné, sans joie. Elle me demanda d’écrire une nouvelle sur Prague. Ce matin-là je m’étais réveillé et justement je m’étonnais de ne pas être transformé en une incroyable vermine. Je n’ai jamais mis les pieds à Prague. Comment pourrais-je en parler ?

-  Oui bien sûr...

Longtemps après avoir décroché je songeais à commencer la nouvelle ainsi :

Je n’ai jamais mis les pieds à Prague.

Je me ravisais . Cela faisait beaucoup. De plus c’était idiot, les choses étant déjà suffisamment vagues comme cela pour un début : une voix off qui utilise le téléphone , un crétin qui s’étonne de pas être transformé en cloporte, une ville inconnue...

Je fixais une sorte de crochet au centre du plafond de mon appartement espérant quelque réminiscence salvatrice.

De Prague que connaissais-je au fond ? Rien ou pas loin.

J’avais lu dans Le Figaro un publi-rédactionnel vernaculaire qui vantait les mérites d’une ville libérée de toutes les inféodations et qui allait devenir moyennant investissements un haut lieu du monde des affaires.

La belle affaire !

Des hommes photographiés en noir et blanc avec des cravates l’assuraient mais qu’est-ce que cela pouvait bien me faire ?

Je me suis réveillé un matin donc, je n’étais pas transformé en une incroyable vermine. et je me suis dit : PRAGUE !

Je me suis dit : je vais téléphoner à des amis et leur demander ce qu’ils pensent de cette ville. Je récolterais des informations forcément plus intelligentes sur la ville tchèque que si j’écume les sites internet ou compulse le guide Michelin ce suborneur d’impressions premières.

Et puis, c’est plus littéraire.

Je leur fais part aussitôt de ma démarche : écrire une nouvelle sur une ville dont je ne connais rien à partir seulement de leur témoignage sensible et fin . Et tous se sentent obligés de réagir plus ou moins. En les appelant je fixe le crochet du plafond pour me concentrer-en fait il s’agit plutôt d’un clou épais et comme tordu.

Tu es déjà allé à Prague ?

Je m’adresse à Christian membre du Comité de lecture d’une maison d’édition importante.Très cultivé, fin . Auteur de récits de voyage à ses heures.

-  Oui
-  Alors ...
-  J’ai cherché la pissotière préférée de Frantz Kafka !
-  Tu l’as trouvée ?
-  Oui.

Je téléphone à Serguei qui travaille à l’OPAC de Paris. Il a divorcé il y a peu et est parti en amoureux avec sa nouvelle maîtresse Karin, divorcée aussi .
-  L’avion avait du retard nous avons fait des cochonneries pendant quatre heures sur les banquettes d’Orly. L’architecture romantique de Prague n’est pas propice aux effusions puisque les banquettes en moleskine d’ un hall d’aéroport suffisent à exalter la libido du voyageur. Sans doute, la destination suffit-elle à elle-seule à agiter les particules élémentaires du désir ? Pour Serguei en tout cas.

-  Et une fois arrivés ?
-  C’est superbe. J’ai des photos du tramway. Nous avons dîné dans un restaurant près du Château ...Une vue panoramique...C’était comme dans un film de Disney. Le ciel formait une voûte bleutée.
-  Prague est une ville aphrodisiaque ?
-  Tout dépend avec qui tu pars ...
-  Tu es parti à Disneyworld ou à Prague ?
-  C’est malin...
-  Et à part le tramway , le funiculaire...
-  Très bien aussi le funiculaire.

Regard de dépit, yeux levés au ciel... à nouveau, le clou. On pouvait prendre ce clou pour un crochet tant il était épais mais non...il s’agissait bien d’un clou , un peu entortillé. Un clou indéhiscent , replié sur soi comme Frantz Kafka.

Je demande à des proches de me parler de Prague.

Je devrais peut-être leur poser la question par mel pour obtenir un peu de substance mais je crains de ne rassembler que poncifs et lieux communs. Au moins à l’oral , j’obtiens des points de vue salaces, insignifiants ou stupides, en tout cas, vivants.

Nicole , publicitaire évoque les raisons qui l’ont poussé à partir.
-  Je suis parti à cause de-comment s’appelle-t-il déjà cet antillais ?- un cousin de Fred , le frère de Frank ?
-  George ?
-  Je crois...sa femme était psychiatre. Il nous avait parlé de Prague très longuement. Il disait qu’il y allait tous les ans. C’est à cause de lui si j’ai souhaité partir. Il en parlait très bien.
-  Je me souviens qu’il parlait surtout de bouffe.
-  Il était cuisinier c’est normal .
-  Oui et il citait Rilke.

Mes amis sont loin d’être ignares .Mais qui peut retirer d’un séjour d’une semaine quelque chose de profond à raconter ?

-  Tu es allé à Prague ?
-  Tu n’es pas allé à Prague ?
-  Prague est le type de ville où quelqu’un comme toi aurait dû aller.
-  Prague est une ville clémente , même Mozart y a vu son Don Juan acclamé quand Salzbourg et Vienne le traitaient de voyou.

-  Quelle érudition !

La lumière de la pièce change et dessine derrière mon clou comme un tire-bouchon.

A une époque ne pas aller à Prague était un crime underground.

-  Tu y es allé quand ?
-  Avant la fin du communisme. Il y avait encore des becs de gaz.

A une époque aller à Prague était la colonie de vacances des filles et fils de communistes.

Certains en revenaient avec des œufs peints par des mains de paysannes expertes en nano-painting. Un travail de fourmi sur des pattes de mouche. On espérait faire des affaires. De Prague on me ramena des dessins de...Rabindranath Tagore achetés pour quelques centimes. Car le poète indien dessinait à ses heures.

On m’en parlait beaucoup .

-  Il faut que tu y ailles.

Mon imaginaire me laissait entrevoir de somptueux cafés haut de plafond et cette vision m’attirait .

Comme tout le monde j’aurais descendu la rue des suicidés jusqu’à la Moldau.

-  Ce n’est pas la Moldau c’est la Vltava.
-  C’est pareil !

J’aurais traqué les moindres indices de la présence de Frantz Kafka, comme tout le monde , un guide Michelin dans la main , j’aurais eu l’illusion de jouir d’un peu d’intimité avec lui.

Comme tout le monde je me serais lassé de poursuivre les fantômes de Felice, de Dora Dymant ou de Joséphine cantatrice, et me serais effondré dans un de ces cafés pour touristes où on fait le point de ce qu’il vous reste de monnaie locale pour savoir si on peut se taper une autre bière.

-   La bière tchèque est fameuse .
-   C’est pas ce que dit Lendl.

Fatigué des réflexions qui prenaient corps à partir des témoignages pour le moins décousus de mes amis, je m’allongeais sur le canapé , yeux rivés sur le plafond.

Le clou.

Prague était une ville qui ne m’était pas étrangère même si je n’y avais jamais mis les pieds . De Prague je connaissais quelque chose, aussi étrange que cela puisse paraître. Je ressentais pour Prague quelque chose de l’ordre d’une familiarité étrange. Quelque chose mais quoi ?

Le clou.

Fort de ce constat je me redressais et me mis en quête de photos des principaux bâtiments de la ville et commençais à me constituer une sorte de documentation à la Hergé parti à la découverte d’une l’Europe Centrale où il n’avait jamais mis les pieds.

C’est dans le guide des Small Luxury Hôtels in The World que je compris cette mystérieuse sensation. Dans les pages consacrées à la CZECH REPUBLIC je tombais sur une photo prise de l’hôtel Riverside , un chef d’œuvre de la Belle Epoque avec sa façade réalisée par Mucha.

Et là, révélation...Explication du quelque chose ...

La photo était prise des berges du fleuve. La ressemblance était frappante. De Prague, en fait, je connaissais surtout Lyon (j’eus envie a posteriori de commencer mon texte ainsi mais non c’est vraiment trop idiot...). Lyon ressemble à Prague avec ses fleuves et ses quais, sa cathédrale et ses collines, son aspect baroque, son funiculaire et sa tour Eiffel naine.

C’est à Lyon que j’ai appris combien Prague était une belle ville...(trop idiot, arrêtons-là). J’ai été étudiant à Lyon. Il y a eu un Etudiant à Prague.

Quand il tourna au début des années quatre-vingt « L’insoutenable légèreté de l’être » Philip Kauffmann(un tour de force que d’avoir réussi à me se souvenir du nom de ce réalisateur américain )plus préoccupé de savoir de quelle étoffe était fait les héros que de la soie des canuts fut empêché de tourner à Prague.

Il choisit Lyon comme remplaçante.

A cette époque j’étais étudiant à Lyon . A cette époque Lyon ressemblait à Prague. Et pourtant ...

Deux fleuves, des collines ,une même passion du castelet et des créatures aux semelles de vent, une tradition d’ésotérisme aussi dont je me contrefiche. Et pourtant ...

Ai- je été cet étudiant de Prague ?

A Lyon comme à Prague (et surtout quand on est étudiant)on peut vendre son âme au Diable. Prague est la ville de tous les pactes avec le Malin.

A cette époque je vivais avec K .(il s’agit d’une femme et pas d’un effet littéraire de circonstance, que son prénom commence par cette lettre est une pure coincidence, la vérité vraie).Je le jure.

J’habitais le quartier du Vieux Lyon, Saint Jean, un sosie de Mala Strana, choisi pour une scène ...de printemps( là, il faut noter l’ironie furieuse et politique de mon propos).

Nous habitions la maison d’un pendu. Un crochet restait encore vissé au plafond. Les vieux du quartier disaient qu’il déambulait parfois mi-mort-mi vivant dans la rue Saint Jean, les nuits de non dissipation des brumes.

Pour ceux qui l’avaient connu, le golem était originaire de Saint Chamond .

Le clou de Manufrance.

C’est dans le quartier Saint Jean à Lyon que Philip Kaufman a tourné les scènes de la révolte étudiante contre l’arrivée des russes parce que Lyon ressemble à Prague . Dans le film(et j’ai bonne mémoire) toutes les scènes de cet épisode sont tournés en noir en blanc). Je me souviens en allant chercher une baguette et des croissants pour K(la mienne pas Joseph) avoir vu surgir un char russe dans la rue des Trois-Marie, ruelle plus que rue. Spectacle saisissant au petit matin. Staré Mesto en Rhône-Alpes. Un drôle de coup après le Printemps. Comme le premier praguois à avoir vu arriver la répression je fus tenté de détaler. Attention Guignol, le gendarme !

Je pressais le pas. K était montée sur le char . Elle criait de joie et appelait en ma direction . Elle me faisait un signe de la main. Elle était habillée de noir et de blanc. Mon printemps de Prague fut lyonnais. Mon golem originaire de Saint Chamond S’est pendu à un clou Ma femme K Elle était habillée de blanc. Elle était habillée de noir. Elle faisait signe à mon jumeau sombre de Prague.

Nous habitions la maison du Golem.

Jean-Laurent Poli