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« Bienvenue chez les Ch’tis », Deux critiques de Philippe Marlière et de Valère Staraselski

22 avril 2008

par Philippe Marlière

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Le Germinal Comique

Le succès du film de Dany Boon est remarquable : plus d’un quart de la population française, toutes régions et générations confondues, a vu à ce jour cette comédie. Cet engouement est d’autant plus inattendu que l’action se déroule dans le Nord-Pas-de-Calais, une région méconnue dans laquelle - nous enseigne l’œuvre de fiction - la population autochtone parle une langue distincte du Français  : le Ch’timi.

Les clivages centre-périphérie (Paris-province) ou nord-sud existent dans la plupart des pays européens.

Ces rivalités régionales renvoient, dans tous les cas nationaux, à une opposition d’une double nature : culturelle et de classe.

Dans le cas français, une lecture stéréotypée perçoit le nord comme une région économiquement défavorisée, à forte densité ouvrière, donc culturellement frustre. Inversement, on associe au sud le dynamisme économique, un art de vivre supérieur et une population généralement sophistiquée. Dans ce film, Dany Boon cultive les stéréotypes négatifs à propos du nord pour démontrer que cette région n’est pas l’enfer décrit par la plupart des sudistes.

Grossissant délibérément les clichés anti-nord, Boon fait le pari de démythifier la perception négative que l’on a généralement de cette région. La satire produit un effet paradoxal :

se conformer aux poncifs sur le nord pour en révéler la beauté cachée.

Le film aborde le double registre culturel et classiste.

Culturel d’abord, avec la mutation dans le nord du directeur de la poste à Salon-de-Provence (Kad Merad), à la suite d’une faute professionnelle (le nord comme peine de prison symbolique). Cette partie du film épuise le répertoire des représentations fantasmagoriques du nord.

L’intrigue et les gags s’enchaînent de manière prévisible (le Pôle-Nord, la sonorité grotesque d’un Ch’timi largement imaginaire, la laideur des paysages, etc.). La caricature est le propre de la comédie et appelle le rire (fût-il gras) . Cette mise en train fait rire le public car elle exprime un racisme anti-nord sans fard, tellement outré qu’il ne peut que susciter l’hilarité de tous.

Dans une courte apparition, Michel Galabru illustre jusqu’à l’absurde la représentation fantasmée de l’enfer du nord.

-  Le Ch’timi est-il l’attribut culturel essentiel des nordistes ?

Rien n’est moins sûr.

Seule une minorité de nordistes parle le patois. Et encore cette pratique est-elle socialement et générationnellement connotée : le français mâtiné de Ch’timi est essentiellement pratiqué par les personnes âgées en milieu rural.

Il est ainsi invraisemblable que les postiers à Bergues puissent interpeler les usagers du bureau de poste en patois.

Le film donne faussement l’impression qu’à Amiens, Calais ou Armentières, les Ch’tis parlent le même patois. En fait, le Ch’timi n’est pas une « langue » unifiée, mais peut connaître des variations d’une localité à une autre. Le Ch’timi relève surtout de la sphère privée, amicale ou familiale, celle de la détente et du loisir.

On plaisantera occasionnellement en patois entre amis ou en famille, mais pas sur le lieu de travail. C’est la langue de la transgression, du « mauvais Français » comme l’ont inculqué les instituteurs de la République à des générations d’écoliers. « Ecraser le patois », c’est être « cancre », « inculte ».

En réalité, ce qui caractérise les nordistes n’est pas tant le Ch’timi qu’un accent régional prononcé et reconnaissable (comme celui des sudistes).

Le sur-emploi anachronique du Ch’timi dans le film n’est pas fortuit : il permet de souligner à gros traits la nature « accueillante » et « populaire » des nordistes et de suggérer en même temps qu’ils sont un peu « babaches » (primaires).

Non seulement les personnages principaux parlent un patois incompréhensible, mais ils sont aussi laids et obèses (à l’exception d’Anne Marivin, la postière), inactifs ou oisifs, et bien entendu, ont un penchant pour la bouteille.

La banderole des supporteurs du PSG était injurieuse, mais elle n’a fait que paraphraser de manière ironique le message que véhicule implicitement le film de Dany Boon.

Le scandale qu’elle a provoqué en France peut donc paraître paradoxal car la source de son inspiration se trouve bien dans cette comédie.

La colère du maire socialiste de Lens à cette occasion peut prêter à sourire.

-  Le groupe socialiste de la région Nord-Pas-de-Calais n’a-t-il pas financé à hauteur de 600000 euros le film de M. Boon ?

Cette décision a d’ailleurs suscité l’incompréhension et la colère d’une grande partie de la population nordiste.

On notera enfin que les principaux personnages travaillent à la poste.

-  S’agit-il d’une promotion d’un service public essentiel et un pied de nez indirect à la rupture néolibérale promise par le sarkozysme ?

On peut le comprendre ainsi, mais une lecture symétrique est possible : ces postiers sont des fonctionnaires pépères (des « bringueurs » invétérés), pas très professionnels (Dany Boon en postier alcoolique) ; bref le nord que l’on donne à voir ici se conforme à l’imagerie dominante d’une région à la main-d’œuvre peu qualifiée et peuplée d’assistés sociaux.

Le film dégage un pessimisme social, accentué dans le dénouement de l’histoire : après trois années de purgatoire dans le nord, le directeur s’en retourne vers le paradis sudiste (en réalité, nombre d’exilés involontaires dans le nord décident de s’y établir).

« Bienvenue chez les Ch’tis » est donc une comédie ambiguë.

Bien intentionnée, elle campe un Germinal comique, mettant en scène un prolétariat dévoué, mais pas très futé, dans une région économiquement arriérée. Bon gré, mal gré, ce film flatte les principaux poncifs anti-Nord :

-  serait-ce la raison de son succès commercial phénoménal ?

-  Philippe Marlière Maître de conférences en science politique à l’université de Londres

BIENVENUE CHEZ LES CH’TIS film français

-  Pourquoi « Bienvenue chez les Ch’tis », film de Dany Boon, davantage qu’un succès commercial constitue, comme le faisait remarquer l’écrivain Pierre Drachline, un phénomène de société ?

Quelques années en arrière, le public français tremblait et pleurait avec « Titanic », aujourd’hui bientôt vingt millions de spectateurs hexagonaux, toutes générations confondues, rient et sont émus avec « Bienvenue chez les ch’tis ».

-  Que s’est-il donc passé entre la projection d’une superproduction d’un film catastrophe à effets spéciaux relatant l’annonce d’un monde qui allait sombrer corps et biens et ce film, on ne peut plus simple, suivant la virée pour faute d’un directeur de la Poste en terre sinistrée du nord de la France ?

-  Qu’a donc compris Dany Boon et avec lui le quart de la population et qui visiblement laisse perplexes nos élites et silencieux nos élites médiatiques ?

Eh bien disons, entre autre chose, que « Bienvenue chez les Ch’tis » répare et réhabilite l’image de tout un peuple en reconsidérant les couches populaires autrement que comme des babaches (des primaires).

-  Pourquoi ?

-  Comment ?

Eh bien en mettant en lumière l’expérience que font et feront de plus en plus les couches moyennes, ou qui se vivent comme telles, de leur retour au sein des couches populaires.

Il y a quelques jours, l’économiste Patrick Artus expliquait sur une radio que la mondialisation liquidait de fait les couches moyennes des pays développés. Nous y voilà !

Alors bien sûr, il y a celles et ceux encore épargnés, celles et ceux de ces couches plus très moyennes qui ne voient rien venir, celles et ceux qui refusent en se cramponnant à une manière de voir dépassée (la femme du directeur de la Poste), ceux qui déploient des banderoles injurieuses et qui ce faisant, croient se rassurer à bon compte, celles et ceux pour qui les marques de luxe remplacent les perruques poudrées aristocratiques du 18è siècle... et... enfin, quelle leçon, mais quelle leçon reçoit le directeur de la Poste (Kad Merad) de la part de ses collègues !

Quelle leçon, de tact, de pudeur, de solidarité, de simplicité, de fraternité, d’ouverture d’esprit, ce représentant des couches moyennes reçoit de ses subordonnés appartenant aux couches populaires ! Au point que devant l’évidence, ce directeur accepte tout de go de faire partie du groupe et des leurs, montrant ainsi métaphoriquement le chemin à suivre...

Quant au reste, une lecture par trop littérale conduirait à oublier que « Bienvenue chez les Ch’tis » est une fiction et aussi ce que Dany Boon, en véritable artiste, sait par expérience : « l’imagination est la reine du vrai » (Baudelaire).

Dany Boon dont les origines populaires ne sont un secret pour personne sait manifestement de quoi il parle, ce comique a choisi de prendre les clichés les plus éculés pour les retourner.

Le rire déclenché est à la fois libérateur, réparateur et réconciliateur. En cela, à la manière d’un Ken Loach comique, ce film participe à la connaissance de la réalité. Alors, bien sûr, il y en aura qui seront toujours trop « comme il faut » pour être en mesure de comprendre qu’une cuite monumentale (moment extraordinaire de fraternisation dans le film) ne fait pas des protagonistes des alcooliques !

Il y aurait tant à dire, le service public postal (avant que la Poste ne veuille devenir un service financier), le beffroi versant religieux et versant laïc, la France qui continue... Ce film populaire dit, entre autre, cette chose très simple :

un peuple qui récuse la violence et le bling-bling des marchands bornés qui nous gouvernent, un peuple qui sait réinventer la solidarité est en voie de recréation.

A nous de le voir ou pas. A nous d’en être ou pas. C’est la bonne nouvelle que répand le film de Dany Boon à travers le pays qui l’accueille avec engouement.

-  Valère STARASELSKI

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