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Les jeunes filles brûlées vives dont personne ne parle

18 novembre 2005

par Romy Têtue

On compte par milliers les voitures qui brûlent en ce moment dans les banlieues, et les médias ne parlent plus que des "jeunes des cités"... mais où sont les "filles des cités" ? Tout est au masculin dans cette actualité : ces "jeunes" émeutiers sont uniquement des garçons, et côté police, pompiers, médiateurs sociaux et élus, des hommes. Femmes et filles n’existent pas, elles qui auraient pourtant tant à dire. Elles ne brûlent pas les voitures, elles qui auraient pourtant tant à se plaindre. Car on sait que partout où règne la violence, elles en sont les premières victimes. Car on sait, plus prosaïquement, qu’on ne brûle pas que les voitures, mais aussi les femmes, comme le disait déjà Kahina Benziane en 2002, après la mort de sa sœur, Sohane, brûlée vive. La "marche des femmes des quartiers" a pourtant traversé la France en 2003 pour tirer la sonette d’alarme, initiant un important mouvement, Ni Putes Ni Soumises.
Quelques années après, on aurait espéré qu’ayant été entendues, les choses aient changé : qu’on ne brûle plus les filles, que les médias daignent s’intéresser à elles, relayer leur parole.

Mais non, comme le disait aussi Kahina, ça n’en finit pas de brûler. Le 8 novembre dernier, l’Alliance des Femmes pour la Démocratie apprenait que plusieurs jeunes femmes avaient été violemment agressées, l’une échappant de justesse à une immolation [1]. Et voici le mail que je reçois ce matin, abondamment forwardé :

J’habite à Neuilly sur Marne et je voulais témoigner d’un fait dramatique qui vient d’arriver tout près de chez moi. Dimanche matin à 9H une jeune fille Marocaine, Shérazade, 18 ans a été brûlée vive par 2 jeunes Pakistanais. La seule erreur qu’elle a commise, c’était de refuser les avances insistantes de l’un d’eux et de refuser les nombreuses demandes en mariage qu’il lui avait faites. Aujourd’hui Shérazade est à l’hôpital au service des grands brûlés, son corps et son visage sont brûlés à 60% et elle se trouve dans un coma artificiel pour lui éviter des souffrances insupportables. Aucun journaliste n’est là pour relater cette tragédie alors qu’on nous abreuve chaque jour d’images sur la violence dans les banlieues.

Ça ressemble à s’y méprendre à un hoax (information sensationnelle, brûlante d’actualité, appel à l’aide), mais c’est hélas véridique. Une brève de l’AFP datée du 14 novembre [2] et France 3 région (dimanche soir) ont, brièvement, relayé l’information, comme s’il s’agissait d’un cas isolé, parlant encore de "dépit amoureux", mais toujours pas de crime sexiste. D’autres médias "alternatifs" s’enquièrent maintenant de l’origine culturelle des protagonistes arguant que ces faits sont "coutumiers dans ces cultures". Or la violence n’est jamais le propre d’une ethnie, d’une culture ou d’une religion (excepté dans les conceptions xénophobes où les barbares, c’est toujours "les autres").
Ce n’est pourtant pas la première fois qu’une femme est brûlée (lapidée, battue, abattue... les méthodes et les épithètes les qualifiant ne manquent pas), et on connaît bien le scénario de ces meurtres (ou tentatives de meurtres) de séparation. Faut-il encore le rappeler : la violence dans les relations de couple est la première cause de mortalité des femmes en France et en Europe, quelque soit le milieu socio-culturel. Quand regarderons-nous ces actes criminels pour ce qu’ils sont ?

Et ça ne fera pas la une, une femme brûlée vive, morte ou rescapée, valant manifestement moins que plusieurs milliers de voitures brûlées. Encore, s’il n’y en avait qu’une ! J’en compte déjà trois, et il y a fort à parier que, masquées par cette indifférence qui les rend invisibles, elles sont bien plus nombreuses à souffrir, brûler et en mourir.

Romy Têtue

P.S. Article initialement publié sur romy.tetue.net.


[1] Une jeune femme dans le quartier du Champy a échappé de très près à l’immolation ce week-end lors d’incidents à Noisy-le-Grand (Seine-Saint-Denis). (...) Au Pavé-Neuf, un quartier tout proche, deux jeunes femmes ont aussi été attaquées alors qu’elles conduisaient. Elles ont été sorties de force de leur véhicule par les cheveux lors d’attaques d’une violence inouïe menées par de petits groupes très mobiles. (...) Dans la Loire, à Ricamarie, c’est en plein après-midi, dimanche vers 16h30, qu’une femme a été sérieusement brûlée dans un bus. Des agressions très violentes, Le Parisien, mardi 8 novembre 2005.

[2] Une jeune femme a été hospitalisée dans un état jugé très sérieux dimanche après avoir été brûlée vive par son ancien ami à Neuilly-sur-Marne (Seine-Saint-Denis), a rapporté la police lundi. Selon les premiers éléments de l’enquête de la brigade criminelle, la jeune femme, âgée d’une vingtaine d’années, a été aspergée d’essence par le suspect dans une rue non loin de chez elle. Il a mis le feu et pris la fuite se brûlant au bras, selon des témoins. Le suspect, qui a agi "par dépit amoureux", a été identifié et devait être interpellé "sans délai", selon la source. La jeune femme a été admise à l’hôpital dans un état jugé très grave, a-t-on indiqué lundi. Une jeune femme hospitalisée après avoir été brûlée vive par son ancien ami, PARIS, 14 nov 2005 (AFP)